COMPTE-RENDU — À quelques centimètres près, What the Body Does Not Remember pourrait être une catastrophe. Une pierre tombe un peu plus bas. Un danseur tend son bras une seconde trop tard. Une réception manque son point d’équilibre. Pourtant rien ne s’effondre. Depuis près de quarante ans et là encore à la Philharmonie de Paris pour l’Ircam, Wim Vandekeybus construit un spectacle sur un mot que la danse cherche habituellement à faire disparaître : le « presque ».
Presque touché
Le spectateur comprend rapidement que le danger n’est pas un effet de mise en scène : il est la matière même du spectacle. Les interprètes courent les uns vers les autres sans ralentir. Ils se projettent dans les bras de leurs partenaires avec une confiance qui paraît parfois déraisonnable. Les corps se croisent, se heurtent, se frôlent. Chaque geste semble se résoudre à la dernière fraction de seconde.
Puis viennent les pierres. Elles traversent la scène au-dessus des danseurs, qui poursuivent leur trajectoire sans jamais cesser de bouger. Peter Vermeersch compose ici une musique dont les courbes suivent précisément ces mouvements de chute, faisant du réflexe un véritable matériau dramatique. On ne regarde plus une chorégraphie. On surveille des trajectoires.
Presque de la musique
L’Ensemble intercontemporain joue la partition de Thierry De Mey comme une prolongation directe des corps. La musique ne cherche pas à illustrer les gestes : elle semble les produire.
Souffles, frappes, claquements, glissements, objets métalliques, matériaux bruts… Thierry De Mey expliquait avoir voulu récupérer tous ces sons habituellement considérés comme parasites pour en faire le cœur de son langage musical. Le rythme devient alors physique. Il ne s’écoute pas seulement : il se ressent dans les muscles.
Presque un accident
Ce qui fascine dans cette recréation, c’est précisément cette impression que tout pourrait dérailler. Or plus le spectacle avance, plus le public comprend que cette fragilité est parfaitement maîtrisée. Le danger devient écriture. L’équilibre devient composition. Le hasard est minutieusement chorégraphié.
Presque quarante ans plus tard
Créé en 1987, What the Body Does Not Remember conserve aujourd’hui une étonnante modernité.
Sans vidéo spectaculaire, sans technologie envahissante, simplement avec des corps, des objets et des musiciens, Wim Vandekeybus parvient encore à créer ce sentiment rare : celui d’assister à quelque chose qui pourrait ne pas arriver. Et c’est peut-être là que réside toute la force du spectacle.
Le public ne regarde pas ce qui se passe.
Il voit tout ce qui aurait pu arriver.
À Lire également : Mantra, ManiFeste pour atteindre l’illumination


