COMPTE-RENDU – Des tranchées du Proche-Orient au manoir anglais façon Jane Austen, Floridante de Händel au Festival baroque de Bayreuth troque la cour perse contre le salon anglais, tisse ses intrigues autour du pouvoir et de la violence dans une version signée et chantée par Max Emanuel Cenčić.
De Beyrouth à Bayreuth
Créé à Londres en 1721 à partir d’un livret déjà mis en musique sous le titre La costanza in trionfo par Marc’Antonio Ziani, Floridante de Händel ne connut pas la fortune de plusieurs autres opéras du compositeur allemand, subissant même des critiques de Senesino, l’illustre castrat et créateur du rôle-titre. Pourtant, l’ouvrage rappelle que certaines réalités traversent les siècles avec constance, à commencer par la guerre au Proche-Orient. Ici, la Perse affronte Tyr sur le territoire de cette dernière (dans l’actuel Liban) sous l’autorité d’Oronte, tyran qui malmène aussi bien son peuple que sa propre famille (toute ressemblance avec quelque régime contemporain que ce soit serait, bien entendu, parfaitement fortuite).
Comme si le dossier n’était pas encore assez chargé, Oronte s’éprend en outre d’Elmira, celle qu’il a élevée comme sa fille, un ressort dramatique que les catégories les plus poussées de la psychanalyse n’auraient sans doute pas renié. Cette guerre en terre libanaise aura au moins le mérite de réconcilier, le temps d’un festival, deux villes que deux lettres seulement séparent souvent à l’oreille : de Beyrouth à Bayreuth, il n’y a presque qu’un pas. C’est justement dans la cité bavaroise, pour la septième édition de son festival baroque, que ressurgit des réserves ce rare Floridante haendélien.
La guerre derrière la façade
Or, le directeur artistique du Festival et metteur en scène Max Emanuel Cenčić troque le champ de bataille pour un salon anglais, qui cache d’autres combats, toujours féroces mais pas aussi meurtriers. Dans cet univers inspiré de Jane Austen, intrigues domestiques et rapports de pouvoir se resserrent autour d’une famille dont le prédateur n’est autre que le papa chéri. Sombre et réversible, montrant tour à tour façade, envers, extérieur et intérieur, le manoir devient lui-même le décor de l’enfermement où les personnages choisissent leur supplice entre la torture et le viol, avec quelques parfums d’horreur hitchcockienne et l’ombre de Rebecca de Daphné du Maurier. Le transfert du front vers la sphère intime opère sa magie, mais les costumes, en revanche, brouillent davantage les cartes : malgré leur beauté et qualité de tissu, entre Floridante en Napoléon et Timante en marchand oriental aux accents mauresques, la guerre des styles tourne parfois à la mascarade.
Batailles vocales
Dans l’échange de tirs vocaux, Floridante-Cenčić, soldat de la Grande Armée, embrase la salle par ses vocalises intrépides, son timbre nourri, son souffle généreux et une technique qui ne capitule jamais − blessé au combat, il en ressort vainqueur… et marié. Face à lui, l’Oronte de Gerrit Illenberger mise surtout sur son art de la menace. En Robespierre domestique et despotique, il se montre redoutable au jeu, quoique moins bien armé vocalement : projection très vibrée et matière un peu mince émoussent parfois son autorité, avant que le peuple révolté ne lui règle définitivement son compte en le rouant de coups. Elmira trouve en Sonja Runje une combattante de premier rang avec ses rafales mélismatiques, vocalises d’une remarquable élasticité, justesse et tempérament théâtral, particulièrement saisissants dans la colère comme dans la douleur. Eva Zalenga compose au contraire une Rossane tout en douceur, légère et musicale, au timbre mielleux de parfaite infirmière de campagne courant au chevet des blessés. Bruno de Sá tient vaillamment sa position, souple et lumineux, jusque dans une chorégraphie militaire menée au pas. Quant au Coralbo du baryton guadeloupéen Yannis François, général de cette troupe, il impose une voix solide et claire, servie par une articulation exemplaire.
La fosse monte au front
Chef de corps de la brigade polonaise du Wrocław Baroque Orchestra, Markellos Chryssicos mène ses troupes avec des cordes formant une infanterie agile et disciplinée, bien coordonnée entre les sections. Les musiciens suivent fidèlement les ordres de dynamique, brodant une toile sonore finement ornementée et musicale. L’énergie du bataillon n’est jamais remise en cause, recourant à l’usage plus rare mais plus marqué de l’artillerie lourde sous la forme des cuivres et percussions qui donnent un ton solennel aux combats sur scène. Le double mariage des deux couples de l’opéra est une occasion de faire parler et chanter le chœur qui fait preuve d’une belle cohésion vocale et nationale dans cette célébration de l’amour et de la paix.
Chef de corps de la brigade polonaise du Wrocław Baroque Orchestra, Markellos Chryssicos mène ses troupes avec des cordes formant une infanterie agile, disciplinée et parfaitement coordonnée. Les musiciens obéissent avec précision aux consignes de dynamique, tissant une matière sonore finement ornée sans jamais perdre l’élan du bataillon. L’artillerie lourde, plus rarement mobilisée, frappe davantage sous la forme des cuivres et percussions qui donnent aux affrontements scéniques une ampleur solennelle. Le double mariage final appelle enfin le chœur sous les drapeaux, uni dans une belle cohésion vocale et nationale pour célébrer, après tant d’hostilités, l’amour et la paix.
Le public salue chaleureusement les artistes à l’issue de la représentation, en espérant que le cessez-le-feu sera plus durable hors de scène que dans l’opera seria.
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Photos © Clemens Manser

