COMPTE-RENDU – Au Théâtre Graslin de Nantes, Orphée et Eurydice de Gluck prend un visage inattendu dans la mise en scène de Lorraine de Sagazan, sous la direction musicale d’Alphonse Cemin. Entre la beauté expressive de la musique et des images parfois du registre du grotesque, ou violentes, cette production renouvelle notre regard sur le célèbre mythe.
Un mythe aux accents moins romantiques
La saison 2026-2027 d’Angers Nantes Opéra explore « L’amour et ses épreuves ». Avec Orphée et Eurydice, elle s’ouvre sur l’un des mythes qui ont inspiré d’innombrables œuvres lyriques. Le récit est généralement tragique, mais Gluck choisit, dans sa version française créée à Paris en 1774, un dénouement heureux : Orphée retrouve Eurydice et les amants sont réunis. Ici, pourtant, la fin ne procure pas tout à fait le même sentiment de réconciliation. La mise en scène de Lorraine de Sagazan s’éloigne de l’idéalisation romantique pour présenter un univers plus trouble, où la beauté musicale côtoie des images qui dérangent.
Bienvenue dans les limbes (attention, ça colle)
Dès l’ouverture, une vidéo montre un certain snake88 annonçant une tuerie au volant de sa voiture, dont Eurydice figure parmi les victimes. Le mythe plonge ainsi dans une violence contemporaine, loin des représentations idéalisées de l’amour éternel.
De longs rideaux blancs encadrent les premiers actes, avant de laisser apparaître une imposante porte vers les Enfers. Le monde des morts se peuple de silhouettes grotesques, de corps déformés, de figures sexualisées et de personnages à six bras. Au troisième acte, les fleurs métalliques et les meubles blancs occupent à leur tour l’espace. Ces derniers se couvrent bientôt d’une substance verte et visqueuse : on n’aurait jamais imaginé croiser Flubber aux Enfers !
Ces images singulières ne relèvent pas seulement de la provocation visuelle. Des photographies projetées suggèrent une relation moins idyllique qu’il n’y paraît, tandis qu’Eurydice semble avoir trouvé une forme d’apaisement parmi les morts. Le retour à la vie, traditionnellement synonyme de dénouement heureux chez Gluck, perd alors de son évidence.
Des interprètes à la hauteur de Gluck
Sous la direction d’Alphonse Cemin, l’Orchestre National des Pays de la Loire offre une lecture fluide et nuancée, attentive aux équilibres entre la fosse et le plateau. Les tempi bien choisis et l’homogénéité des timbres servent l’écriture épurée de Gluck, dont la force émotionnelle repose davantage sur la justesse de l’expression que sur l’accumulation d’effets.
Sahy Ratia campe un Orphée à la voix brillante et précise, riche en nuances et doté d’une excellente diction. Jenny Daviet donne à Eurydice une présence scénique affirmée et une interprétation vocale maîtrisée, faisant émerger un personnage plus complexe que la figure traditionnellement passive du mythe. Mariamielle Lamagat apporte à Amour une voix chaleureuse, un phrasé musical soigné, avec une diction précise. Le Chœur d’Angers Nantes Opéra se distingue également par son engagement scénique et la qualité de son chant.
Une beauté qui ne rassure pas
La force de cette production tient au contraste entre ce que l’on entend et ce que l’on voit. La musique de Gluck conserve toute sa beauté et sa capacité à émouvoir, mais la mise en scène refuse d’en faire le simple écrin d’une histoire d’amour idéalisée. Les images brutales et les créatures grotesques perturbent cette harmonie sans effacer la qualité de l’interprétation musicale.
Attentif tout au long du spectacle, le public a réservé une vive ovation aux artistes. À Nantes, la beauté ne suffit pas à rendre le mythe confortable, et c’est précisément ce qui fait l’intérêt de cette proposition.









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Photos © Jean-Louis Fernandez

