COMPTE-RENDU — Sous les plumes, les groins et les bulles de champagne, Valérie Lesort révèle la véritable nature de la société (du Second Empire bien sûr) : une vaste basse-cour où cochons et cocottes se disputent argent et plaisir. Une satire féroce et jubilatoire portée par l’excellente troupe de la Comédie-Française. On arrête tout et on court au Théâtre du Châtelet jusqu’au 11 juillet.
Sous les plumes et les groins, une société décadente
Il y a des spectacles qui divertissent… Mais pas que : derrière les éclats de rire, La Vie parisienne révèle les vices d’une époque. À travers cette ménagerie fantasque se dessine le portrait au vitriol d’une société du Second Empire livrée à ses appétits les plus voraces.
Au premier abord, l’œuvre d’Offenbach pourrait faire croire à une comédie légère. C’est tout l’inverse. Derrière les situations burlesques, Offenbach et ses librettistes, Henri Meilhac et Ludovic Halévy, dressent une satire mordante d’une société gangrenée par l’argent, le désir, le pouvoir et la débauche. Bourgeois prédateurs et aristo décadents qui veulent « s’en fourrer jusque-là », femmes vénales et de petite vertu, objets de toutes les convoitises.

Quiproquos, mensonges et entourloupes s’enchaînent dans une mécanique comique parfaitement huilée. Comme chez Molière, les personnages les plus malins ne sont pas ceux que l’on croit, et les domestiques finissent par prendre leur revanche sur leurs maîtres.
La grande réussite de Valérie Lesort est de ne jamais chercher à édulcorer le propos. Au contraire, elle l’exagère jusqu’à la caricature assumée. Les hommes, guidés uniquement par leurs pulsions de pouvoir et de plaisir, sont affublés de groins et de petites queues en tire-bouchon. Bref, ce sont des cochons, et même des porcs. Les femmes deviennent des poulettes de luxe à plumes et à bec, créatures aussi séduisantes que vénales. Bref, ce sont de jolies cocottes. En convoquant l’univers de La Fontaine au cœur d’Offenbach, la metteuse en scène fait surgir toute l’animalité qui sommeille en chacun des personnages. Une idée aussi réjouissante que géniale.

Une basse-cour en mouvement
Il faut également saluer l’ingéniosité de la scénographie imaginée par Éric Ruf. Dès l’entrée dans la salle, on est plongé dans l’ambiance : les comédiens investissent déjà les espaces du théâtre et donnent le ton de cette vie parisienne décadente. Paris est une fête.
Grâce à une tournette, les décors se succèdent avec une fluidité impressionnante. Salons mondains, gare parisienne, hôtel particulier ou cabaret surgissent les uns après les autres dans un tourbillon de fantaisie. Chaque tableau regorge d’inventions visuelles, jusqu’à l’utilisation d’un tapis roulant qui accentue encore cette sensation de mouvement continu.

Offenbach grand cru
La musique constitue évidemment l’autre grande force du spectacle, même si elle accompagne l’intrigue plus qu’elle ne la dirige. L’écriture d’Offenbach conserve toute sa fraîcheur et son accessibilité pour un large public. Sous la direction précise d’Alexandra Cravero, la partition pétille avec la légèreté d’un champagne et nous donne une irrésistible envie de chanter, danser et nous encanailler avec l’Orchestre de chambre de Paris. Certes, les interprètes ne sont pas des chanteurs d’opérette. Mais peu importe. On sent qu’ils ont énormément travaillé leurs voix. Nous ne sommes pas là pour juger la qualité de leurs vocalises, leur talent réside ailleurs : dans le rythme, la présence, l’art de faire vivre les personnages. Mention spéciale à la comédienne soprano Marie Oppert, délicieuse dans le rôle de la gantière dont les vocalises apportent une touche de grâce supplémentaire.

Une ménagerie de luxe
Enfin, il y a cette troupe exceptionnelle, celle de la Comédie-Française, qui confirme une fois encore qu’elle fait partie de la crème de la crème du paysage théâtral.
Benjamin Lavernhe est éblouissant en Raoul de Gardefeu, calculateur, charmeur et irrésistible meneur de jeu. À ses côtés, Baptiste Chabauty compose un Bobinet délicieusement fantasque. Elsa Lepoivre illumine la scène d’une Métella sensuelle et magnétique. Quant à Christian Hecq, il excelle dans le registre burlesque avec un personnage de cochon libidineux aussi grotesque que savoureux, auquel répond parfaitement Yoann Gasiorowski, irrésistible cocotte de luxe au plumage extravagant. Enfin, Serge Bagdassarian s’empare du rôle du Brésilien avec une jubilation communicative, faisant rire le public de chacune de ses apparitions.

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