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Derrière le rideau de fer, au Palais Garnier

COMPTE-RENDU — Pour la fête de la musique, l’Opéra de Paris propose un court récital au Palais Garnier. Cinq musiciens de l’Orchestre maison (Thibault Vieux, Marc Desjardins, Marion Duchesne, Jérémie Billet et Michel Dietlin) réunissent deux compositeurs majeurs du bloc de l’Est, la Polonaise Grażyna Bacewicz et le Soviétique Dmitri Chostakovitch, pour un concert de musique de chambre qui interroge autant l’histoire que l’écoute.

Tandis que Paris caniculaire se remplit de scènes improvisées et de concerts en plein air, l’Opéra Garnier fait le choix du frais et du recueillement avec deux artistes ayant composé une partie essentielle de leur œuvre derrière le rideau de fer, dans des contextes où la création artistique se trouvait étroitement surveillée par le pouvoir politique. Pourtant, les réponses musicales qu’ils apportent à cette contrainte semblent presque opposées.

Deux manières de préserver sa liberté

Composé en 1951, le Quatuor à cordes n°4 de Grażyna Bacewicz surprend d’abord par son énergie. Formée à Varsovie puis à Paris auprès de Nadia Boulanger, la compositrice développe un langage clair dans la forme tout en conservant une spontanéité presque ludique. Le premier mouvement fait émerger successivement le violoncelle puis l’alto avant que les deux violons ne prennent davantage d’espace. Les musiciens privilégient une sonorité crémeuse, souple, qui met en valeur les jeux d’imitations et les décalages rythmiques. Les pizzicati et les rythmes syncopés du dernier mouvement apportent même une dimension dansante, presque espiègle. Cette vitalité frappe d’autant plus qu’elle naît dans une Europe de l’Est marquée par le durcissement idéologique de l’après-guerre. Chez Bacewicz, la liberté semble se loger dans le mouvement même de la musique : dans sa circulation constante, son refus de l’immobilité, sa capacité à faire entendre plusieurs voix à la fois.

Les ambiguïtés de Chostakovitch

Avec le Quintette pour piano op. 57, composé dix ans plus tôt, le climat change radicalement. Dès les premières mesures, le piano installe une gravité presque cérémonielle. Là où Bacewicz avançait avec élan, Chostakovitch paraît sonder l’espace intérieur. Les deux premiers mouvements privilégient une écriture concentrée, sobre. Puis viennent le Scherzo et le Finale, où réapparaissent certains traits familiers du compositeur : on retrouve la rythmique de cloches, la percussivité du piano, ainsi que les chromatismes caractéristiques qui convoquent un imaginaire presque enfantin. Cette ambiguïté constitue peut-être la signature la plus durable du compositeur soviétique. Contraint de composer avec les exigences du régime tout en préservant sa singularité artistique, il a développé un langage où l’ironie, la dissimulation et le double sens occupent une place centrale. Le quintette ne s’achève d’ailleurs pas dans le triomphe mais dans un effacement progressif, comme si la musique refusait toute conclusion définitive. L’ensemble des musiciens parisiens fait ici bloc, s’écoute avec bienveillance, échangeant des sourires, partageant la respiration et mélangeant avec finesse leurs sonorités respectives. 

Le public, composé aussi bien de mélomanes que de curieux venus célébrer la fête de la musique, accueille chaleureusement cette parenthèse hors du tumulte parisien. En réunissant Bacewicz et Chostakovitch, ce programme rappelle surtout que l’histoire politique ne s’écrit pas seulement dans les livres ou les discours. Elle résonne encore aujourd’hui dans les œuvres de ceux qui ont cherché, chacun à leur manière, à préserver un espace de liberté derrière le rideau de fer.

À Lire également : Une Histoire de violoncelle (et d’URSS)

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