COMPTE-RENDU – À la Philharmonie de Paris, Assassin’s Creed Symphonic Adventure réunit l’Orchestre Colonne, le Chœur Cinéphonia et Adrián Ronda Sampayo pour un concert avec images consacré à la célèbre saga d’Ubisoft. De la Croisade à la Révolution française, en passant par les Caraïbes et l’Égypte antique, la musique de jeu vidéo entre par la grande porte. Et vu la chaleur dehors, personne ne regrette d’avoir choisi l’Animus climatisé.
Public nouveau, capuche imaginaire
Dès l’arrivée dans la Grande salle Pierre Boulez, quelque chose change. Le public n’a pas tout à fait les codes habituels. Moins de vestes sombres, plus de t-shirts de licence. Quelques spectateurs ont probablement passé plus d’heures à escalader Florence avec Ezio qu’à feuilleter un programme de Mahler. Et c’est très bien aussi ainsi. Car ce concert dit quelque chose d’important : la musique symphonique n’a pas besoin de rester dans son musée imaginaire pour exister. Elle peut aussi venir des consoles, des manettes, des mondes ouverts et des souvenirs numériques. En clôture de sa saison, la Philharmonie consacre ainsi tout un temps fort à la musique de jeu vidéo, en lien avec l’exposition Video Games & Music. Le programme rappelle d’ailleurs que ce répertoire, vieux d’un peu plus d’un demi-siècle seulement, ne peut plus être réduit à une simple « bande-son ». Il est devenu un paysage musical à part entière.
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L’Histoire en mode orchestre
Assassin’s Creed a toujours joué avec l’Histoire comme un enfant très savant avec une boîte de Lego : les Croisades, la Renaissance italienne, la Révolution française, l’Égypte antique, les Vikings, le Japon médiéval… Tout y passe, mais jamais comme dans un manuel scolaire. La saga invente un filtre malin : l’Animus, cette machine qui permet de revivre les souvenirs de ses ancêtres. Côté musique, cela autorise tous les mélanges. Le concert suit cette logique. Il ne déroule pas les épisodes selon leur date de sortie, mais selon la chronologie des univers traversés : les fondations antiques et orientales, la quête d’Ezio, les nouveaux mondes, puis les ères de révolution et d’industrialisation. Jesper Kyd, Sarah Schachner, Lorne Balfe, Brian Tyler, Austin Wintory ou encore Einar Selvik composent ainsi une grande fresque où l’orchestre devient une sorte d’Animus acoustique.
Des images, beaucoup d’images
Sur grand écran, les extraits de jeu accompagnent les suites musicales. L’effet fonctionne immédiatement pour les connaisseurs : un toit à Florence, une mer agitée dans Black Flag, une capuche qui se découpe dans la foule, et tout un imaginaire revient au galop. Pour les autres, c’est une façon directe d’entrer dans l’univers sans avoir besoin de connaître la différence entre Altaïr, Ezio et Bayek.
Spoiler : ils grimpent tous très bien aux murs. La proposition a cependant ses limites. Les images guident fortement l’écoute. Elles donnent du contexte, de l’énergie, de la nostalgie, mais laissent parfois moins d’espace à la musique pour exister seule. C’est le paradoxe du concert avec images : il attire par le visuel, puis doit réussir à faire entendre ce qu’il y a derrière. Ici, l’équilibre reste globalement convaincant, même si certains passages donnent davantage envie de relancer la console que d’écouter l’orchestration dans le détail.
L’Orchestre sort la lame
Sous la direction précise d’Adrián Ronda Sampayo, habitué de ces grandes aventures symphoniques avec narration audiovisuelle, l’Orchestre Colonne tient solidement la partie. Les cordes installent les nappes méditatives chères à Jesper Kyd, les percussions nourrissent les scènes d’action, tandis que les couleurs plus rares rappellent combien cette musique repose sur l’hybridation.
Le Chœur Cinephonia apporte une dimension supplémentaire, notamment dans les passages où la voix sert moins le texte que l’atmosphère. Ses interventions donnent au concert cette couleur à la fois mystique et cinématographique qui colle si bien à la saga. La synchronisation en direct entre orchestre, chœur et images demande une précision redoutable : pas question de rater son entrée quand un assassin saute d’un clocher !
Rien n’est vrai, tout est public
La réussite la plus nette de la soirée tient peut-être moins à la perfection musicale qu’à ce qu’elle provoque dans la salle. Un public nouveau vient à la Philharmonie pour écouter un orchestre symphonique. Il applaudit, réagit, reconnaît les thèmes, découvre les pupitres, entend un chœur en direct. Voilà déjà une petite victoire.
La musique de jeu vidéo n’a plus besoin de demander pardon d’exister. Elle peut être spectaculaire, hybride, parfois illustrative, mais elle sait aussi fabriquer de la mémoire collective. Assassin’s Creed Symphonic Adventure le rappelle avec efficacité : pour renouveler le public, il faut parfois accepter de suivre une autre carte. Même si elle commence par un point de synchronisation tout en haut d’une tour.

