I Gemelli, l’ami d’Ulysse

OPÉRA – BOZAR (centre culturel bruxellois) fête un Retour d’Ulysse en sa Patrie survitaminé, servi par l’ensemble I Gemelli et un casting vocal des plus complice. Exit la tragédie grecque, le projet musical d’Emiliano Gonzalez Toro se concentre sur les fastes expressifs de la musique baroque à son apogée.

Le retour d’Ulysse : deux come-back pour le prix d’un

Le retour d’Ulysse est de ces œuvres inoubliables, s’inspirant de l’Odyssée d’Homère, un récit connu de tous. Il semblerait que cette représentation ait captivé l’attention de son public, y apportant une fraîcheur singulière, un élément nouveau qui échappe à une définition précise. Bien entendu, la nouveauté n’est pas au niveau d’Ulysse 31, mais la Tragedia di lieto fine in un prologo e tre atti réussit à conquérir son public.

Présenté au public vénitien pour sa première en 1640, Le Retour d’Ulysse dans sa Patrie s’accorde à la bibliographie de son auteur. Monteverdi, alors âgé de soixante-douze ans n’a pas composé d’opéra depuis son miraculeux Orpheo trente ans plus tôt. Perte de son Télémaque, séparation définitive avec sa Pénélope, Monteverdi ne manque cependant pas le retour en terre de l’opéra qui se présente alors en rédemption pour le compositeur. 

Qui n’a pas de poil au menton n’a pas de tromperie au cœur

Ulysse à Minerve

Succombant à la fièvre de l’opéra public, Monteverdi se tourne alors vers le théâtre et laisse Ulysse, astucieux meneur de la pièce, guider les spectateurs dans une comédie fantasque.

Complice ensemble I Gemelli 

L’éclectique ensemble I Gemelli, fondé en 2018 par Emiliano Gonzalez Toro et Mathilde Étienne, se consacre exclusivement à l’exploration de la musique vocale du 17e siècle. Rompant avec les conventions habituelles de direction orchestrale, l’ensemble privilégie les directives d’un chef-chanteur pour une interprétation déclamatoire, s’alignant ainsi sur la rhétorique du texte, plutôt que de suivre une direction conventionnelle de la fosse ou du continuo. 

En s’appuyant sur une connaissance historique précise, l’ensemble joue sur des instruments anciens et collabore étroitement avec des chercheurs et des experts en musique pour élaborer ses programmes. Responsable de la conception scénique, la soliste Mathilde Étienne organise les musiciens de I Gemelli en un dispositif inhabituel. 

Prima la musica ? © Rémi Angeli

Au centre de la scène sont placés le clavecin et l’orgue positif de Violaine Cochard (dos au public), tenant en son côté jardin les cordes tandis que les bois et cuivres sont placés en symétrie coté cour. Les quinze solistes se déplacent parmi les musiciens, utilisant l’espace de manière dynamique. Le clavecin devient un élément intégral du décor, parfois utilisé pour dissimuler les artistes, tandis qu’un tabouret trône pour accueillir Pénélope, fatiguée d’attendre Ulysse.

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L’implication des solistes dans ce projet va bien au-delà de la simple performance d’opéra-concert. Par l’investissement plein de chacun, tant vocal que scénique, dans son personnage respectif,  la performance rejoint la qualité d’un opéra scénique. Calibrée et maitrisée à la perfection, la mise en scène n’est possible que par l’atmosphère chaleureuse et collaborative que le public ressent au sein de la troupe. 

Emiliano Gonzales Toro : le cri du lion © Rémi Angeli
Point par point : la joyeuse troupe
  • Partageant l’assise de la claveciniste, Mathilde Etienne est amenée sur scène (légèrement diminué de corps, mais certainement pas de voix), portée par un assistant musclé suite à un léger accident. Cinq jours auparavant, la chanteuse s’est foulé la cheville à La Corogne, ce qui ne l’empêche pas de maintenir sa place au sein de la distribution (ajoutant un ton désopilant à la situation). La voix claire et le souffle naturel de la chanteuse lui assurent une présence remarquée.  
  • Emiliano Gonzales Toro incarne Ulysse avec une théâtralité redoutable. Le ténor à la direction réussit à effacer l’autorité pour ne laisser que le plaisir de l’incarnation triompher. Modelant la ligne avec versatilité, les graves profonds du chanteur côtoient les aigus servis par une prosodie impeccable. Tout semble facile pour le chanteur qui figure parmi les  personnalités les plus inventives de la scène musicale. 
  • En léger décalage avec le reste de la distribution, l’humour ne semble pas atteindre Fleur Baron, au service de la tragique et fidèle Pénélope. Figurant une ombre sombre sur scène, le visage déformé par la tristesse, la mezzo-soprano livre une performance vocale très digne. Profonde à la limite d’une alto, vive et acerbe, une certaine expressivité se dégage de la chanteuse singapouro-britannique. 
  • Sublime en Minerve, la soprano Emöke Barath réussit à s’imposer au coeur de la distribution par une énergie solaire et débordante. La voix est puissante, les vibrations sont fines, la ligne vocale certaine, portée par un charisme rare. 
  • On notera chez Zachary Wilder une prestance particulière. Fils d’Ulysse et soutient indéfectible de sa mère, le ténor américain marque par la vivacité et la fraicheur de sa voix. Le ténor américain virevolte.
  • Fluvio Bettini figure un Iro fantasque et grossier avec panache. Loquace et débraillé, le personnage détonne, renforçant un décalage désopilant. 
  • Nicholas Scott en Eumete s’impose avec une douceur vocale remarquée. Droit et constant, le ténor britannique témoigne d’une belle énergie, tant vocale que scénique. 
  • Alix Le Saux marque son rôle d’Ericlea avec plus de détachement, mais non sans précision vocale. Souple, vibrant et altière, la ligne vocale de la chanteuse témoigne d’une belle élégance. 
  • Alvaro Zambrano : placé en hauteur, le ténor incarne un Eurimaco typique de l’opéra italien, partagé entre un charme classique du ténor et un humour décalé. 
  • Christian Immler se présente plus sombre, puissant et autoritaire au service du rôle de Neptune. La voix abyssale du baryon-basse s’impose parmi la distribution. 
  • Plus vif et colérique, le rôle de Anfinomo et Ginove est servi par un Juan Sancho remonté. Le jeu généreux du ténor espagnol s’accorde d’un timbre chaud, purement latin. 
  • Nicolas Brooymans ouvre l’opus avec une voix de basse puissante et autoritaire. Charmeur et légèrement détaché, une élégance certaine est communiquée par le soliste français. 
  • Plein de fraicheur, Lysa Menu témoigne de générosité pour son rôle de Giunone et Amore. Vibrante, lumineuse et argentée, la voix de la soprano brille avec malice. 
  • David Hansen et sa voix de contre-ténor vient nouer le coeur de l’auditoire au service de l’Umana Fragilità. Tenant la ligne vocale avec force et une hauteur impeccable, David Hansen fait une apparition remarquée. 
  • Désopilant sur scène, le ténor Anders J. Dahlin, qui incarne Pisandro et un des trois Phéniciens, témoigne d’une facilité de voix et de jeu. Le chanteur suédois ajoute une touche de légèreté à la distribution.

Ovationné par le public ahuri de Bozar, le Retour d’Ulysse en sa Patrie s’impose comme un opus majeur de cette saison. Il sera difficile de trouver un point faible à cette production qui réussit à conquérir l’unanimité du public, dont même le plus sérieux aura esquissé un rire. 

Bon voyage en Europe, Ulysse ! 

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