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Blanche-Neige : un ballet nommé désir

DANSE – Le ballet narratif et symbolique pour 24 danseurs du chorégraphe franco-albanais Preljocaj, Blanche-Neige, créé en 2008, enchante, grâce au sublime manège de sa troupe-signature, le Grand Théâtre de Provence, séparé d’un saut périlleux de quelques mètres, du Centre chorégraphique national du Pavillon noir d’Aix-en-Provence.

Neige blanche

Preljocaj l’écrit dans sa note d’intention : « J’avais très envie de raconter une histoire (…) et d’ouvrir une parenthèse féérique et enchantée ». À cette fin, il extrait de la matière du conte en général, de Grimm en particulier, sa lumière, lisible et rassurante, propre à une écriture comprise par tous, grands et petits, immédiatement.

En relève le personnage du père de Blanche-Neige (Victor Martínez Cáliz) et sa danse-berceau, qui sauve sa fille et l’accompagne, de l’état de nouveau-né à celui de jeune fille, en âge de se marier. Une habile mise en scène représente une roue de la vie : deux colonnes derrières lesquelles le roi extrait Blanche-Neige. La salle du trône est une cave, dont une fenêtre-soupirail filtre les rayons du soleil, en éventail. La couleur de l’ensemble, vieil or, rappelle l’Égypte, son adoration du soleil et son écriture hiéroglyphique. La scène des quatre jeunes couples, allongés sensuellement sur des galets, puise son antiquité rêvée dans la peinture Nabis, son angélisme primitif enrobant d’innocence la danse sensuelle de Blanche-Neige (Isabel García López), proie nouvelle du désir. Son duo avec le prince (l’athlétique Laurent Le Gall) est alors parfaitement réglé : leur peau à peau est clairement différencié, à l’aide de micro-gestes virtuoses, entre le lâcher et le prendre.

© Didier Philispart 

La lumière de Patrick Riou fait partie intégrante du corps de ballet, pure mouvement, écriture-caresse sur la chair innocente, bain d’éternité. Elle se fait couleur, du blanc au fauve, et produit de la distance, du relief, entre les corps, qu’elle assemble en enluminures ou en compositions picturales. La lisibilité est également liée à la verticalité, celle du mur ardoise-luisante de la mine des sept nains. Le dispositif permet d’éviter la question de la taille, les danseurs, encordés, étant ramassés sur eux-mêmes. Leurs gestes-métiers font écho à ceux des courtisans, dans ce monde troglodyte et laborieux.

À voir également : Mythologies, à la croisée des mondes
Charbon noir

Preljocaj plonge son ballet dans les eaux lugubres du conte, dont la violence la plus crue fait peur aux enfants. La première scène, aux fumigènes postapocalyptiques, est celle de l’accouchement de Blanche-Neige. Sa mère est déjà un fantôme, dont les entrailles se tordent et se contractent, dans les limbes. Les costumes de Jean Paul Gautier déplacent l’intrigue dans un non-lieu, enraciné dans un futur baroque et décadent, qui rappelle le cinéma de David Lynch (Dune, notamment). Ils enveloppent les gestes-racine des danseurs, leur énergie expressive et archaïque.

Vient, en premier lieu, la figure de la marâtre (Théa Martin). L’icône pop, à l’attirail sado-masochiste, surgit, dans un tourbillon de brume qui gagne tout le plateau. Flanquée de ses deux chats, elle se transforme en sorcière, en inversant chacun de ses attributs (guêpière, cuissardes, chevelure, etc.). La scène de la pomme est saisissante, qu’elle plante dans la mâchoire de Blanche Neige, en un pas de deux crudivore.

© Didier Philispart 

Blanche-Neige apporte au trouble du spectacle sa cambrure infinie, sa chute d’airain, dans laquelle Preljocaj loge le féminin sacré. L’étirement, le souple, le ploiement, exprime, à même le corps de la danseuse aux cuisses puissantes et dévêtues, les valeurs du cœur. Angelin les oppose aux gestes anguleux ou carré du pouvoir obtus ; comme s’il chorégraphiait à même le corps, le sien et ceux des danseurs, selon un processus concret et éprouvant.

Il resterait à évoquer, au titre de la noirceur :

  • La scène du miroir et leurs vis-à-vis admirablement synchronisés de danseuse à danseuse,
  • La mise à mort d’un cerf aux gestes d’automates
  • Le deuxième duo entre Blanche-Neige défunte et le prince. La danseuse, entièrement mue par ce dernier, semble avoir totalement incorporé le mouvement du vivant, pour être capable de faire la morte.
© Didier Philispart 
La musique : les Malher de Blanche-Neige

La musique de Malher, playlist réunissant des extraits-phares de ses symphonies, met en son le clair-obscur chorégraphié. À la clarté de ses appels des cuivres, en majesté, au monde inquiet de l’enfance (le Frère Jacques de la symphonie n°1) qui parfume toute sa musique, répondent ses fanfares de forêt noire, le tellurisme de ses percussions. La polyphonie mahlérienne est un écheveau immense, qui annonce, provoque et enrobe le trépas. Les silences, assumés et prolongés, entre les extraits, deviennent puissants, chargés du mystère de l’histoire. Cette musique d’acouphène révèle ce que le ballet a de plus subtil : une danse soumise aux mouvements du soleil et des étoiles. 

Mais elle souligne aussi (l’adagietto de la symphonie n°5) son romantisme épidermique, qui sans doute explique son succès public, aujourd’hui comme lors de sa création, en dépit de sa cruauté et de sa crudité.

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