COMPTE-RENDU – En voilà, une riche idée : commencer l’année 2026 par une comédie musicale qui transporte tout un public dans un monde de féérie et de drôlerie. Et qu’importe la présence de quelques sorcières : à l’Opéra de Vichy, le bonheur du public est total.
Ah, bien sûr, c’est l’hiver, le temps est souvent maussade ces jours-ci, et le ciel offre à vrai dire bien peu de couleurs. De la tristesse partout, alors ? Non, car dans le centre de la France, une ville d’irréductibles bourbonnais résiste encore et toujours à l’envahissante morosité : Vichy. Et sur une scène de l’Opéra thermal transportée en plein Kansas et même en plein été, voilà qu’il fait chaud et orageux, et qu’un arc-en-ciel vient même à se former au pays de Dorothy, une jeune fille pétillante et pleine de vie. Mais voilà, les choses se corsent, et la rêveuse fillette se trouve contrainte à l’exil forcé en compagnie d’un trio en quête d’un cerveau, de courage, et d’un cœur. Rien que ça.
Un cerveau, donc. Il fallait sûrement qu’Harold Arlen (figure du jazz s’il en est !) et ses amis en aient un, et de bien rempli, pour se sentir le cran de mettre en musique le fameux conte pour enfants de Lyman Frank Baum, à la fin des années 1930. Un conte ? Le Magicien d’Oz en l’espèce, œuvre devenue si populaire quarante ans après son écriture, que la Metro-Goldwyn-Mayer avait tôt fait d’y voir là un succès cinématographique en devenir. Puis l’œuvre est donc devenue comédie musicale, et c’est bien ce spectacle intergénérationnel qui vient prendre ici forme sur la scène de l’Opéra de Vichy. Le tout grâce à une troupe belge, Ars Lyrica, dont les membres, musiciens, danseurs et chanteurs, ont aussi un cerveau bien fait, pour proposer une version si entraînante de ce Magicien, avec une mise en scène (signée Johan Nus) à plusieurs têtes, propre à créer pour le public un authentique sentiment d’immersion. Immersion, d’abord, dans un Kansas rural où le linge pend dans le jardin d’une petite maison de bois ; puis dans le monde de Munchkinland, fait de verdure et peuplé d’êtres aux costumes floraux façon oiseleurs ou troubadours des temps modernes ; et enfin, immersion dans ce château de sorcière, aux parois austères et d’un rouge sanguin, où des fantômes font une danse macabre, où une marmite chauffe d’un bouillon fait d’œufs de serpent et ailes de chauve-souris. Et bon appétit bien sûr.

L’Homme de fer paie sa tournée
Alors, dans ce monde hostile, il faut du courage. Celui dont doit ici s’armer la petite Dorothy, jouée par l’épatante et touchante Léa Tauzies, pour faire face à ce monde incertain des Munchkins où une tornade vient de la projeter, et dont seul le Magicien d’Oz pourrait l’extraire. Un magicien qu’elle part rencontrer bientôt affublée d’un Homme de fer, d’un Epouvantail et d’un Lion qui, dans cette version française, paraissent aussi drôles que terriblement sympathiques. Le premier cité est joué par Alexis Mahi qui, en plus d’avoir un instrument vocal chaud et solide, se réjouit à jouer un « ironman » certes dépourvu de cœur, mais qui rouille, en plus, lorsqu’il ne boit pas son petit verre d’huile. L’Epouvantail de Gregory Garell sait se faire entendre et bien chanter, aussi, tout comme il sait également faire rire en rappelant que s’il n’a pas de cerveau, c’est parce que « son fabricant l’avait oublié durant sa conception ». Et puis il y a ce Lion de Guillaume Beaujolais, à la voix nette de projection et riche de couleurs, sachant aussi bien décrire une peur enfantine que, soudain, un courage dont ce sympathique fauve à la longue crinière se croyait pourtant dépourvu. Le courage, c’est aussi ce que donne à Dorothy la féérique Sorcière de Marine Duhamel, personnage semblant sortie d’un Disney avec sa robe argentée, ses cheveux bleutés, et sa voix aux contours voluptueux et séraphiques.

Reste ce cœur, dont tout le monde se trouve ici finalement pourvu. Sauf peut-être cette vilaine Sorcière de l’Ouest, campée par Marie Glorieux qui, entre deux sessions de lecture de « Sorcière magazine », joue à faire peur à ses hôtes avec sa voix austère et son rire machiavélique d’un naturel presque inquiétant. Inquiétant, comme son valet, le bien-nommé Tibia, à ce point droit comme un « i » et froid comme la pierre qu’il semble être un homme fait mur (elle est bonne). Mais pour le reste, le cœur est partout, chez cette fringante Dame d’Oz (Aurélie Loussouarn, qui joue aussi la tante de Dorothy) tout comme chez le magicien lui-même qui, d’œil géant, devient finalement humain avec l’apparition d’Alain Tournay qui troque sa grosse et terrifiante voix contre une tonalité bien plus douce à la vue de la si innocente Dorothy. Dorothy, justement, à qui Léa Tauzies donne ici vie avec un cœur et une générosité de tous les instants, dans sa manière de chanter d’abord, si juste et spontanée, et dans sa façon de jouer aussi, avec un dynamisme et un sens de la comédie que bien des cinéastes ne renieraient pas.

Des cerveaux bien remplis, du courage et du cœur : tout est réuni donc pour contribuer à la parfaite réussite de cette production, à laquelle les sonores et remuants choristes et danseurs d’Ars Lyrica prennent toute leur part, avec des chorégraphies travaillées et des chœurs aux refrains emballants. Conduit par Julie Delbart, en fond de scène, l’orchestre de poche contribue aussi, avec ses musiciens bien coordonnés et aux instruments littéralement chantants, au succès du spectacle. Un Magicien d’Oz applaudi par un public littéralement charmé, et qui, en sortant de l’Opéra de Vichy, avait certainement en tête un air qui parlerait de « Rainbow » et qu’aurait popularisé une certaine Judy.

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