FESTIVAL — Au Festival de Pâques d’Aix-en-Provence, le pianiste Mao Fujita déplace les lignes : celles du répertoire, de la virtuosité et du toucher. De Beethoven à Wagner, en passant par Brahms, Mendelssohn et Berg : une sélection vertigineuse.
Le programme narre l’histoire féconde de la tonalité, de la plus serrée à la plus élargie, au cours d’une expérience rare, où l’auditeur donne son oreille plutôt qu’il ne la prête, au fil de doigts et de notes qui attrapent toute la beauté du piano composé. Le voilà qui s’avance sur le fil, sous le regard inquiet des auditeurs anxieux, en contrebas.
Tenir sur un fil
Dans la sonate de Beethoven, le discours avance comme sur un fil, d’un pied à l’autre, avec une prudence agile. Les accents beethovéniens sont posés plus que martelés, chargés d’une douce et inquiète intention expressive. L’ornementation se recueille dans une dernière note déposée, notamment sur le pouce, avec une révérence tactile.
Dans les murmures de Berg, le son part du lointain et tisse un fil entre les notes d’une variation à l’autre. S’il y a de la fièvre, elle est légère, car il faut être lucide pour se tenir en équilibre sur le fil intérieur du son. Chez Mendelssohn, le jeu piqué relève du pointillisme et non d’un geste réflexe impulsif : il ne faudrait pas tomber. Toute cette délicatesse souligne une manière souterraine de travailler le son, très progressivement, depuis le point d’équilibre d’une pulsation profonde. D’un point du fil tendu à l’autre, la musique avance à pas comptés.

Un voltigeur du clavier
Sur son fil, le pianiste ne se contente pas d’avancer : il déploie des figures d’une élégance chantournée, masquant un intense travail du corps et du son. Dans Brahms, la matière s’épaissit et s’élance, portée par des thèmes véhéments bientôt confrontés à des lignes plus chantantes, au ras du clavier, avant de s’expanser à nouveau. Les plans sonores, nettement dessinés, demeurent lisibles jusque dans la fusion du mouvement. Le Scherzo oscille comme le balancier du funambule entre ironie et fureur, puis le Finale ouvre un espace de cathédrale, avant qu’un médium au timbre mat ne vienne offrir un point de reprise.
Chez Wagner/Liszt, le piano descend dans la fosse, sous le fil d’horizon. Fujita tisse une polyphonie vocale et semble circuler entre les pupitres de l’orchestre avec une main « attrape-tout ». Car il faut tenir jusqu’au climax, depuis des trémolos d’outre-tombe — mort d’Isolde — qui intègrent mélodies et harmonies en une grande figure étirée. Le principe tension-détente propre à la tonalité semble advenir pour la première fois puis définitivement disparaître : c’est tout l’art d’un spectacle-vivant !
L’auditeur, après avoir laissé déambuler son écoute sur le fil du rasoir, apprend alors à revenir à lui : applaudissements de haut-vol.

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