OPÉRA – Philip Glass fait son entrée à l’Opéra de Paris avec le deuxième volet de sa trilogie de Portraits, Satyagraha. Mais ici, pas vraiment de portrait car Gandhi s’efface au profit d’une méditation dansée sur la violence contemporaine, imaginée par le duo de metteurs en scène chorégraphes, Bobbi Jene Smith et Or Schraiber, avec Anthony Roth Costanzo à la tête du plateau vocal et Ingo Metzmacher dans la fosse.
Pour qui sonne le Glass ?
Depuis la création d’Einstein on the Beach en 1976, Philip Glass a bousculé les codes du spectacle vivant et surtout lyrique, en présentant une œuvre jugée “ouverte”, sujette à des interprétations variées. Partant de ce principe, le duo de chorégraphes et metteurs en scène, Bobbi Jene Smith et Or Schraiber, optent pour une version dansée et sans personnages, remplacés par les simples noms de tessitures. L’histoire de Gandhi est effacée, son personnage relégué à la marge du spectacle (la galerie latérale), devenant lui aussi un rôle muet, tout comme Tolstoï, Tagore et M. L. King. Il devient le spectateur d’une autre histoire, celle du monde contemporain gangréné de violence, où le personnage principal (le contre-ténor) est forcé de tuer son prochain malgré lui, ou bien de subir une torture par tout le corps dansant (ballet) et le corps chantant (chœur) sans pourtant opposer quelque opposition physique. Cette vertu pacifique de la non-violence semble l’emporter à la fin du spectacle, traduisible par un geste symbolique de soutien entre les corps opposés (antagonismes réconciliés). La brutalité des gestes est interprétée avec brio par les danseurs engagés pour cette production, très expressifs, volatiles, enjoués et synchronisés dans les scènes collectives. Mais l’opéra et la mise en scène semblent poser une question substantielle : pour qui sonne le Glass ?
Pour les personnages absents ? Pour les figures historiques devenues silhouettes ? Ou sommes-nous les témoins, regardant ce spectacle, dans cette histoire ? Que fait-on pour arrêter la violence ?

Des visages en quête de personnages
Les chanteurs dépourvus de leurs personnages, deviennent donc que des visages sans noms. Le contre-ténor Anthony Roth Costanzo est un soldat excellant dans le rôle du bouc émissaire, jouant son passage à tabac avec conviction et élan, très concentré dans ses pas de danse, très puissant dans sa projection vocale. Les nuances sont riches, la prosodie impeccable et bien articulée (même si très peu de personnes dans la salle peuvent juger son sanskrit), avec une ligne immaculée tout comme l’innocence de son caractère. Le soldat tombé, le ténor Nicky Spence possède un timbre chaleureux et lumineux, quoique moins sonore devant ses pairs et l’orchestre. Nicolas Cavallier est un personnage instigateur agissant “en coulisses”, qui se démarque par un timbre clair-obscur, une projection volumineuse et nette. Côté féminin, l’alto Adriana Bignagni Lesca est une Juste, venant à la rescousse du soldat tabassé, rythmiquement assez soutenue, avec une ligne solidement sonore qui perd progressivement du volume en descendant la gamme. En revanche, la soprano Ilanah Lobel-Torres domine le trio féminin par une projection qui emplit pleinement les voûtes de Garnier, avec une puissance remarquable de la voix poitrinée. La mezzo-soprano Deepa Johnny pour ses débuts maison se présente avec une voix pure, douce et timbrée dans les aigus notamment, très solide dans l’intonation, tandis que la soprano Olivia Boen chante la veuve du soldat tué d’un ton radieux, finement vibré et nuancé dans l’expression.

Musique minimale, patience maximale
Suivant l’idée des metteurs en scène, la direction d’Ingo Metzmacher étend la temporalité au profit d’une lenteur, qui atteint son paroxysme (parfois d’ennui) dans le dernier acte, centré autour de la danse. Sa battue est précise, manœuvrant entre les différents effectifs qui baignent dans une complexité rythmique, pleine de mouvements répétitifs. L’orchestre excelle dans les colorations symphoniques, les arpèges en boucle, solos des cordes et les fioritures des flûtes, s’adaptant avec brio aux aléas des tempi du chef. Le chœur de la maison est pleinement incorporé dans la dramaturgie, impressionnant par sa cohésion et sa souplesse rythmique, surtout dans les rapides déclamations du début de l’Acte II. Les tutti sont tantôt solennels, tantôt dramatiques, sans excès de volume, avec une belle introduction de la dernière partie depuis “le ciel”, des hautes galeries (ou les couloirs du théâtre), donnant une projection particulière, immersive, avec un ton hymnique, telle une prière.

Glass à moitié plein ou à moitié vide ?
Comment juger ce parti pris des créateurs du spectacle? Il s’agit d’une démarche qui pourrait être considérée par des puristes comme une dénaturation de l’œuvre et de l’intégrité artistique du compositeur et librettiste, jusqu’à la modification des tessitures (le contre-ténor chante la partie de ténor, le ténor celle du baryton). Même si la suppression de la narration au profit de la danse peut dérouter, notamment dans cet espace unique et neutre qu’est un studio de répétition (décors de Christian Friedländer), avec un apparent manque de lien entre les deux premiers et le dernier acte, la beauté et précision du geste surpassent les limites d’une histoire linéaire et racontée, soutenue par une musique haute en couleurs. L’approche de Bobbi Jene Smith et Or Schraiber reste politique et intemporelle, exprimée par un langage corporel et dansant, tel que celui de Pina Bausch, Anne Teresa De Keersmaeker ou Sidi Larbi Cherkaoui.
Pari réussi ou raté ? Allez juger par vous même jusqu’au 3 mai 2026 au Palais Garnier (enfin si vous arrivez à échanger ou récupérer une place car c’est complet). Le public à la première semble plus que convaincu et notamment extatique de voir le compositeur, bientôt nonagénaire, présent aux saluts. Preuve que, même sans Gandhi, le Glass continue de sonner.

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