CONCERT — Au Corum de Montpellier, l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège se présente comme une véritable troupe dramatique, menée par Lionel Bringuier en directeur appliqué. Au programme : la Sixième Symphonie de Tchaïkovski et le Concerto pour violon de Khatchatourian. Sauf que, coup de théâtre : le rôle-titre du concerto est confié à la flûte d’Emmanuel Pahud.
Comme le veut la tradition, le concerto ouvre le bal. Dès les premières mesures, la direction de Lionel Bringuier révèle un académisme digne de la Comédie‑Française : gestes nets, costume impeccable, mais une interprétation qui semble parfois préférer la bienséance à l’audace. L’élan initial est bien présent, mais comme un acteur qui aurait appris son texte un peu trop consciencieusement : l’impact reste légèrement émoussé. Rien ne dépasse, rien ne déborde : du classicisme à l’état pur. Ô rage ! Ô désespoir !
Acte I : des yeux de Chimène pour le flûtiste
Pendant ce temps, Emmanuel Pahud, en star du plateau, déroule ses lignes mélodiques avec une virtuosité insolente. On sent qu’il connaît son rôle par cœur. Il s’adapte avec une aisance déconcertante, même dans les passages les plus véloces. Et malgré l’endurance surhumaine exigée par cette transcription, Pahud trouve encore assez de souffle pour offrir en rappel le Syrinx de Debussy qui devient le véritable point d’orgue du concert. Seul en scène, il déroule une ligne souple, subtilement nuancée, qui hypnotise progressivement la salle. Le public, prompt à applaudir au moindre changement de décor, reste ici figé plusieurs secondes avant d’oser rompre le silence.
Acte II : une tragédie qui triomphe sans gloire ?
La Sixième Symphonie de Tchaïkovski reprend certains traits du Concerto : un son très travaillé, une belle facture, mais une spontanéité qui se fait parfois désirer pour libérer pleinement le « pathétique » accumulé dans l’œuvre. On sent que la troupe connaît parfaitement la pièce, mais qu’elle hésite à se laisser aller à la tragédie totale. Heureusement, les émotions surgissent ailleurs : dans les solos, dans les motifs plus ou moins furtifs, dans ces petites interventions de pupitres qui, chacun à leur tour, dévoilent leur sensibilité comme des personnages secondaires illuminant une scène.
Les violoncelles ouvrent ainsi le deuxième mouvement avec une rondeur caressante, presque nonchalante, invitant l’auditeur à se laisser porter. Comme s’il laissait affleurer une douleur longtemps contenue, le basson solo révèle une gravité sombre qui se dévoile dans le dernier mouvement. Les premiers violons, au contraire, semblent vouloir porter une forme d’espoir tandis que les cuivres, d’habitude si prompts à jouer les héros, montrent ici une retenue presque trop sage pour incarner le déchirement attendu. Mais le final de la symphonie retrouve une belle progressivité, surtout dans les cordes, qui finissent par toucher le public et remporter les applaudissements. Cidérant, à tous points de vue !
Tombée du rideau
Ce concert est finalement une pièce où chacun tient son rôle avec sérieux, parfois trop, parfois magnifiquement. Un soir où la technique irréprochable a côtoyé des moments de grâce suspendue, et où Emmanuel Pahud, en acteur principal, a su investir la scène sans jamais trahir l’esprit de la troupe. Va, nous ne te haïssons point.
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Photo de Une : © Anthony Lemoine

