DANSE — À l’École de danse de l’Opéra national de Paris, la soirée imaginée par Élisabeth Platel s’inscrit dans cette manière très propre à l’institution de mettre une génération à l’épreuve du plateau, en la confrontant à plusieurs écritures en une seule soirée. Cette année, le programme se compose de trois créations révélatrices. Au tableau !
Le spectacle de l’École de danse de l’Opéra national de Paris s’ouvre comme une vitrine du savoir-faire maison. Avec Soir de fête de Léo Staats, héritage du répertoire, les fondations sont clairement posées : lignes nettes, exigence académique, musicalité. Car dans ce registre, le moindre détail compte. Très vite, une forme de désaccord discret s’installe, presque imperceptible… jusqu’à ce qu’on ne voie plus que lui. Dans certaines arabesques, les alignements fluctuent, ce qui peut à long terme blesser le dos. À l’arrêt, le corps de ballet ne porte pas les bras de manière parfaitement unifiée, et les écarts de hauteur deviennent visibles même pour le public. La note des professeurs sera-t-elle si salée ?
Discipline : 20/20
Ce qui frappe alors, c’est le contraste avec la qualité technique individuelle par rapport aux ensembles. Chez les filles, le travail sur pointes est assuré, précis. Les bases sont là, solides. Mais cette maîtrise, aussi indéniable soit-elle, ne suffit pas toujours à créer une véritable unité. Le geste est exécuté avec rigueur, sans toujours parvenir à se fondre dans une respiration commune — comme un orchestre où chaque musicien jouerait juste, mais pas exactement ensemble.
Chez les garçons, une autre tension apparaît. L’engagement est réel, mais le mouvement manque parfois de souplesse, en particulier dans les pieds, qui semblent retenir plutôt qu’accompagner — notamment dans les marches et les courses, où l’élan se transforme en application très contrôlée. Cette légère rigidité freine la continuité du geste et en atténue la fluidité.

La musique, justement, apporte un contrepoint presque troublant. Sous la direction de Fayçal Karoui, l’orchestre déploie une lecture fluide, élégante, d’une précision sans faille. Une cohérence qui, par contraste, souligne les hésitations du plateau. On en viendrait presque à se demander si cette partition, si parfaitement tenue, n’exige pas déjà une maturité artistique que l’exercice scolaire peine encore à atteindre. Bref, la note sur la discipline est excellente, mais celle sur la cohésion gagnerait à être améliorée…

Viser la lune
Dans Le Petit Prince, chorégraphié par Clairemarie Osta, le regard change nettement. Après l’exposition rigoureuse du classique pur, la pièce ouvre un espace plus narratif et protecteur pour les élèves. L’univers, naïf et poétique, favorise une sincérité plus immédiate : la narration reste claire, portée avec sérieux, et laisse affleurer de réelles qualités d’interprétation, même si tout n’est pas encore pleinement habité. La présence de Mathieu Ganio agit ici comme un point d’équilibre précieux : sobre, juste, il accompagne sans jamais dominer, instaurant un climat de confiance qui élève l’ensemble.

Le dispositif scénique imaginé par Camille Dugas séduit par son intelligence. Simple, lisible, presque enfantin dans ses formes, il devient un véritable partenaire de jeu. La musique originale de Simon Bång prolonge cette atmosphère avec délicatesse : écriture épurée, nappes suspendues, couleurs parfois proches des paysages cosmiques de Gustav Holst, comme un écho aux voyages du conte.

Mais sans connaissance préalable de l’œuvre, la pièce peine à s’imposer pleinement : les figures apparaissent sans véritable construction, les situations s’enchaînent par fragments, et certaines interprétations oscillent entre sur-jeu et retenue. Au cœur de cet ensemble encore en devenir, un duo s’impose pourtant avec évidence : celui de la Rose et du Petit Prince, porté par Antonin Ange Boutet et Prune Kaufmann. La Rose surtout capte l’attention, par une présence précise, habitée, qui dépasse cette fois le simple cadre de l’exercice. Bref, il ne faut pas hésiter à viser la lune. Au pire, nous atterrirons dans les étoiles.

La récré, enfin !
À l’inverse, Yondering de John Neumeier, sur une musique de Morton Gould, apporte une respiration bienvenue. Créé pour le Hamburg Ballet, le ballet s’inscrit dans une énergie très américaine : directe, vivante, presque relâchée, qui permet aux danseurs d’exister sans sur-contrôle. Le mouvement s’allège, devient plus naturel, parfois espiègle, et les élèves apparaissent immédiatement plus disponibles, laissant affleurer des moments d’une réelle humanité.

Cette liberté n’est cependant pas encore totalement maîtrisée. La gestion du poids du corps, inégale selon les interprètes, introduit parfois une instabilité perceptible, comme si la chute pouvait advenir par accident là où elle devrait relever d’un choix. À l’inverse, certains passages jouent pleinement de ce déséquilibre, en assumant et en orchestrant la chute avec précision dans une veine plus comique. Un relâchement bienvenu pour les élèves.

C’est en forgeant qu’on devient forgeron
Rien ici ne remet en cause l’exigence ni la qualité de la formation — elles sont évidentes. Cela ne remet pas non plus en cause l’immense travail fourni par les élèves. Dans un cadre aussi exigeant que celui de l’Opéra national de Paris, ces recherches sont naturelles à ce stade de formation : elles témoignent surtout d’un chemin en cours, où l’interprétation se construit encore autant que la technique.
C’est là que le spectacle trouve son intérêt : dans cet entre-deux, entre ce qui est encore en construction et ce qui commence à exister vraiment sur scène. Il ne s’agit évidemment pas encore d’un niveau pleinement professionnel — et ce n’est d’ailleurs pas l’enjeu à ce stade — mais plutôt de voir émerger, par instants, des qualités déjà très prometteuses chez certains.
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