DANSE — Juste avant la rupture, il y a ce moment où tout tient encore. C’est précisément ce seuil que donne à voir le Ballet de l’Opéra national de Lyon à travers un triptyque chorégraphique, net et travaillé, traversant Actus… de Lucinda Childs, The Grey Area de David Dawson, jusqu’à Enemy in the Figure de William Forsythe.
Moulin à bras
Chez Dawson, la tempête est contenue dans la forme. Les lignes classiques s’étirent, se dérobent, semblent vouloir échapper à leur propre architecture. Tout paraît fluide, presque simple, mais cette évidence est un leurre : elle repose sur une maîtrise extrême, une mémoire kinésique invisible. Le corps ne rompt pas, il négocie. Et au vu de la technique, on embarque direct ! La vibration est sourde, interne. On regrette cependant un solo de bras trop chargé, qui finit par étouffer l’émotion, ainsi qu’un déséquilibre dans les costumes signés Yumiko Takeshima : les danseurs restent enfermés dans un vestiaire trop neutre face à des silhouettes féminines plus travaillées.

Garde le cap si t’es cap’
Avec Childs, la tension se déplace, il y a de l’électricité dans l’air ! Plus intérieure, plus dépouillée. Sur la musique de Jean Sébastien Bach, le mouvement se réduit à l’essentiel : marcher, tenir, respirer. Le passage de la doudoune à la nuisette agit comme un basculement discret. Il ne s’agit plus de montrer, mais d’être. Même de dos, la danseuse suffit : la beauté n’a pas besoin de frontalité. Ici, la tempête est suspendue.

Coup de foudre
Avec Enemy in the Figure, William Forsythe, porté par la musique de Thom Willems, n’offre aucun répit : le mouvement attaque, les corps enchaînent. Un mur central structure. Une corde revient sous la musique percutante, sursautante. Mais c’est surtout la lumière qui domine : mobile, tranchante. Elle recompose sans cesse l’espace. Les sauts suspendent les pas de deux qui quittent leur axe vertical. On ne tient plus droit. On tient ensemble dans l’instabilité. Comme chez Alain Robbe-Grillet dans La Jalousie, la lumière fragmente le réel : elle cadre, répète, déplace. Rien ne se fixe. Enemy in the Figure désoriente dans un théâtre du regard où la lumière écrit autant que les corps.

Le triptyque dessine ainsi une progression claire : contenir, suspendre, surprendre. Trois manières d’habiter le seuil, portées par une même exigence : une virtuosité si maîtrisée qu’elle en devient presque invisible. Avant la tempête, les corps vibrent déjà — et à l’Opéra de Lyon, ils le font avec une précision remarquable.
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