COMPTE-RENDU – À l’Opéra de Saint-Étienne, le chef Giuseppe Grazioli déploie tout le faste puccinien de Tosca, que Pier-Francesco Maestrini met en scène dans son contexte historique, où le sadisme règne.
Parmi tous les angles que contiennent Tosca, chef-d’œuvre inépuisable de modernité depuis 126 ans, celui du sadisme est l’un des plus saillants que souligne cette mise en scène de Pier-Francesco Maestrini créée en 2017 à Tours et revitalisée aujourd’hui à l’Opéra de Saint-Étienne. Dans des décors de Juan Guillermo Nova, sont projetées sur un voile de tulle à l’avant-scène des peintures du Corrège puis du Palais Farnèse, enfin du Château Saint-Ange et des vues de Rome, pendant que les personnages de ce drame de l’intimité se disloquant face à l’Histoire s’agitent en vain.
Le Fugitif
Le peintre Mario Cavaradossi – le jeune ténor italien Anthony Ciaramitaro, voix puissante et séduisante, présence intense, révélation à suivre – réalise un portrait de Madone dans l’église Sant’Andrea della Valle. Arrive en fuite l’ancien consul de la République, Cesare Angelotti – la basse française Mathieu Gourlet au convaincant registre grave ample et souple – fuyant la police des troupes du roi de Naples qui occupe Rome en 1800 en cette période politiquement instable. Mario cache le fugitif, mais sadisme bénin et inconscient qui sera dévastateur, il n’informe pas sa maîtresse jalouse, la comédienne Floria Tosca, de son action noble et téméraire.
Femme au bord de la crise de nerfs
La Tosca – la jeune soprano italienne Federica Vitali, voix claire et expressive, captivante à chaque instant, présence solaire, le pôle d’attraction du spectacle – arrive, interroge son amant en regardant la Madone qu’il peint, en lui demandant de quel visage de femme il s’inspire. Le crible machinal de la jalousie la tenaille, la transformant en questionneuse paranoïaque sadique malgré elle. À la recherche du fugitif évadé, arrive le chef de la police, le Baron Scarpia – le baryton italien Massimo Cavalletti, un peu en deçà des attentes théâtrales du personnage sur lequel repose l’opéra, malgré une voix vigoureuse qui se déploie progressivement. Puccini déploie à travers ce caractère négatif une figure du mal des plus considérables du répertoire lyrique, avec le Iago de Verdi que Scarpia cite d’ailleurs opportunément avec cynisme.
Puissances du génie du mal
La puissance négative de Scarpia s’exprime uniquement par le sadisme, un sadisme plein et entier, effectif, quand celui de Mario et de Tosca était inconscient, innocent, l’expression d’un acte manqué, à la lisière de son versant opposé, le masochisme. Dans l’enchevêtrement des toiles projetées sur la scène de peintures baroques grandioses créant une profondeur, celle du mal, Scarpia déclame son désir de briser psychologiquement les êtres, de les humilier avant de les tuer. Personnage tout à la fois sadien et sadique, il fait torturer Mario dans un réduit du Palais Farnèse, au deuxième acte, tout en laissant la porte ouverte de son salon pour que Tosca puisse entendre les cris de souffrance de son amant. Pendant ce temps, un second orchestre joue en coulisse, Puccini étant à son sommet dans ce dispositif scénique virtuose où Scarpia propose à Tosca qu’elle se donne à lui pour sauver Mario, sadisme retors qu’aurait apprécié l’inventif Dolmancé de La Philosophie dans le boudoir du Divin Marquis.
Les ruses de l’Histoire
L’Ange de l’Histoire de Walter Benjamin se transforme ici en Sadisme de l’Histoire, avec des personnages en lutte contre la cruauté des troupes, qui pensent y échapper avec la victoire de Napoléon à Marengo pendant que l’on torture Mario, mais qui finalement y succomberont par une rouerie d’outre-tombe de l’inépuisable Scarpia. Cette instabilité politique italienne qui dura pendant toute la période napoléonienne s’apparente étrangement à du sadisme incontrôlable en cette séquence de 1800 où le pouvoir vacille constamment, brisant les destins comme des fétus de paille, comme le compositeur italien s’attache à le montrer en affûtant dans cet opéra une pièce de Victorien Sardou qu’il transforma subtilement.
L’Orchestre Symphonique de Saint-Étienne Loire déploie avec couleurs et agilité l’orchestration claire et mobile de Puccini, sous la direction de son chef Giuseppe Grazioli, avec le Chœur Lyrique de Saint-Étienne Loire et le Chœur de la Maitrise de la Loire tout aussi impliqués pour faire vibrer cet opus magnum toujours aussi saisissant dans sa puissance théâtrale renouvelant les canons de la tragédie.
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© Cyrille Cauvet – Opéra de Saint-Étienne

