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La Femme sans ombre au Festival d’Aix : Tout ce qui est en haut est comme ce qui est en bas

COMPTE-RENDU — À la tête de l’Orchestre de Paris, Klaus Mäkelä dirige La Femme sans ombre de Strauss mise en scène par Barrie Kosky, qui pourrait faire de l’adage d’Hermès Trismégiste son moteur dramatique : le ciel ne domine plus la terre, il vient y apprendre l’humanité.

Tout ce qui est en haut : le ciel à l’épreuve de la gravité

Die Frau ohne Schatten version Kosky raconte une chute plutôt qu’une ascension, mais une chute miraculeuse dans la source de l’« eau de la vie », évoquée par le livret d’Hofmannsthal. Barrie Kosky organise sa lecture comme une lente descente vers l’incarnation, entre condition mortelle et amour inconditionnel. Cette verticalité innerve la scénographie de Michael Levine. Au centre de la scène, un grand module noir descend ou monte, selon une oscillation permanente entre monde d’en-haut et monde d’en-bas. Il exerce une force de gravité, axis mundi se balançant sans cesse entre ciel et terre. Ce schème de berceuse, qui évoque l’enfance, se retrouve dans un rocking-chair ou un immense cheval de bois, aux pattes démesurées. Les lumières de Franck Evin prolongent ce mouvement pendulaire. Leur clair-obscur caravagesque modèle les personnages depuis leur inconscient, tandis que les costumes de Victoria Behr inscrivent les corps entre suspension satinée et vêtements de travail. 

La Femme sans ombre par Barrie Kosky © Monika Rittershaus

Michael Spyres confère à l’Empereur une noblesse lumineuse dont l’homogénéité vocale se nuance d’une ombre intérieure. Vida Miknevičiūtė fait lentement descendre son Impératrice de l’éther vers la chair : ses aigus percent l’obscurité comme un oiseau nocturne, tandis que ses mediums semblent sourdre d’une source cachée. Elle fait face à la figure hiératique du père, l’acteur Frédéric Ortiz, qui unifie un physique hybride, entre droiture aérienne et souplesse terrienne. Il surgit derrière une immense tête, espace mental hanté par l’archétype du surmoi freudien ou de l’animus jungien. Nina Stemme prête à la nourrice la dimension expressionniste d’un théâtre d’ombre : « nounou d’enfer » entourée d’enfants-singes.

La Femme sans ombre par Barrie Kosky © Monika Rittershaus

En fosse, Klaus Mäkelä compose le miroir instrumental de ce schème vertical. Sa direction possède une énergie tellurique qui conserve une précision d’orfèvre. Durant les intermèdes, l’Orchestre de Paris entre en fusion et se refroidit aussitôt, entre luxuriance et dentelle. Sa main gauche, aux doigts largement ouverts, allume et éteint le son dans toutes les directions de l’espace. Jamais rien ne sature depuis les profondeurs de la fosse, qui laisse la priorité à la respiration ailée du plateau. Le schème ascendant irrigue également tout l’opéra, du faucon rouge aux chérubins.

La Femme sans ombre par Barrie Kosky © Monika Rittershaus
… Comme ce qui est en bas : la terre comme incarnation

Le véritable lieu du drame est la maison du teinturier : enracinement dans la matière purifiée par l’eau alchimique, l’eau de vie, qui lave le linge sale dans de nombreux seaux en plastique ou en métal. La forêt profonde des symboles est surtout faite de matière chez Kosky. L’univers, humain, trop humain, du teinturier Barak sent la promiscuité, les ordures, les fumerolles et subit la violence, le conflit et la fragilité. C’est pourtant de là que surgit le sacré. Le métier du teinturier fonctionne comme une parabole. Il s’agit de purifier l’étoffe comme les êtres par la célébration sincère et engagée de l’amour inconditionnel. C’est là que Brian Mulligan bouleverse, dans les pianissimi qu’il dépose sur les vagues orchestrales comme une caresse à rebrousse-poil. Face à lui, Ambur Braid, la Teinturière, depuis les éclats sombres de sa frustration, atteint finalement une vulnérabilité lumineuse, portée par un médium qui se nourrit des inflexions de la parole. Les rôles secondaires, consolident, souvent depuis les galeries du Grand Théâtre de Provence, la circulation permanente entre les deux mondes, en écho aux voix féminines du Chœur de l’Orchestre de Paris, éthérées depuis les coulisses. 

Une immédiate et longue standing ovation salue un spectacle qui atteint les hauteurs depuis le travail intense, au ras du sol de la fosse et de la scène, d’une équipe d’artistes soudés par un même élan humaniste, thème qui semble déjà être au centre de l’édition 2026 du Festival d’Aix-en-Provence. 

La Femme sans ombre par Barrie Kosky © Monika Rittershaus
À Lire également : L’éclat de la Femme sans ombre

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