COMPTE-RENDU — Longtemps au XVIIᵉ siècle, le violoncelle a joué les élèves modèles : assis sagement au dernier rang, prié de tenir la basse continue pendant que les instruments rois s’attribuaient toute la lumière. Dans le cadre du Festival International de Piano de La Roque-d’Anthéron, à l’abbaye de Silvacane, Louise Acabo et Hanna Salzenstein sont venues raconter une tout autre histoire : celle d’une émancipation musicale trépidante et magistralement menée.
Consacré au baroque italien, le programme proposé par les deux virtuoses offre un aperçu de l’évolution du répertoire d’un violoncelle alors encore tout jeune, du début du XVIIᵉ siècle jusqu’à l’aube du XVIIIᵉ, siècle de révolution s’il en est un. Sans s’enfermer dans une chronologie rigide, le déroulé du concert s’attache à révéler les avancées pas à pas de l’écriture musicale, illustrant le passage graduel d’un instrument ancré dans la tradition du continuo vers l’affirmation d’un langage propre, tourné vers le lyrisme.
Entre monstres sacrés et trésors oubliés
Pour mettre en scène cette révolution, les musiciennes mêlent les figures incontournables de l’époque à des compositeurs plus confidentiels mais essentiels à l’évolution de l’instrument. On y croise ainsi les spécialistes Antoniotto di Adorni et Domenico Gabrielli, jalons précieux de cette écriture en mutation, avant que la célèbre Sonate en ré mineur de Vivaldi ne vienne clore le concert en bouquet final.
Loin de se limiter au format du duo permanent, la soirée s’enrichit de parenthèses en solo avec notamment une Sonate pour clavecin en do mineur de Cimarosa et le Caprice en ré mineur pour violoncelle seul de Giuseppe Maria Dall’Abaco, autant de respirations permettant d’apprécier la personnalité unique de chaque instrument.
Un soulèvement bien accordé
La claveciniste Louise Acabo (qui remplace Justin Taylor initialement annoncé) offre un jeu clair et aéré, soulignant l’élégance des sonorités. Son jeu n’hésite cependant pas à se densifier avec vigueur dans les passages plus tempétueux où il forme, associé à la virtuosité engagée du violoncelle, une force saisissante. La précision rythmique et l’appui des temps forts structurent l’architecture des œuvres présentées.
L’interprétation d’Hanna Salzenstein s’inscrit dans un style symétrique, chaque musicienne potentialisant ainsi l’expressivité de l’autre. Sobre en effets et en vibrato, le jeu ne dessine que mieux l’évidence du phrasé qui déclame aussi si bien de tendres poèmes que des passions effrénées. Le son apparaît net et habilement nuancé, servant par son élan et la justesse de son affectivité plus que par son emphase la teneur de chaque passage. Tantôt réunies dans une voix commune démultipliant l’impact sonore des deux instruments, tantôt engagées dans des dialogues subtils où chacune exprime sa sensibilité, les deux artistes livrent une interprétation habilement équilibrée.

Zéro temps mort, 100 % d’énergie
Grâce à la cohérence du programme et au relief apporté à chaque morceau, la soirée conserve une dynamique continue (révolte oblige !), tenant l’écoute du public en éveil constant. L’atmosphère gagne d’autant plus en proximité que la violoncelliste ponctue la soirée de courtes explications et d’anecdotes sur les œuvres interprétées. Ces intermèdes parlés, distillés avec naturel, éclairent le contexte historique en plus de renforcer l’attention et le plaisir de l’auditoire.
Sans la moindre latence ni baisse de régime, Louise Acabo et Hanna Salzenstein relèvent le pari de ce concert exigeant et chaleureux, où le bon élève des pupitres graves a fini par s’affirmer comme il se doit. Un succès confirmé à la dernière note par les applaudissements enthousiastes du public.
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