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Anne Teresa De Keersmaeker, Solal Mariotte, Brel : Prosodies du corps

DANSE – Au Théâtre National Wallonie-Bruxelles, avec La Monnaie, les chorégraphes Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte invitent le public à se replonger par le corps dans les textes de Jacques Brel.

Depuis plus de quarante ans, Anne Teresa De Keersmaeker construit une œuvre d’une rigueur obstinée. Plus d’une création par an, selon un rythme qui n’a rien d’anecdotique : inscrire la chorégraphie dans un temps long, celui de la construction, de la recherche et de l’approfondissement, plutôt que dans la logique de l’événement.

Il fallait bien passer le temps / Il faut bien que le corps exulte

Les Bruxellois ont récemment pu suivre sa lecture du jazz et des musiques métissées aux côtés de Carlos Garbin avec Exit ABOVE, des suites de Bach la relecture des Quatre Saisons de Vivaldi, toujours traversée par une écriture géométrique qui lui est propre. En ce début d’année, De Keersmaeker et son ancien élève rencontré sur les bancs de P.A.R.T.S. et ROSAS s’attaquent à un monument : Jacques Brel. Celui que l’on chante, que l’on cite ou que l’on imite. Celui dont les mots, la sueur et les gestes ont saturé l’imaginaire collectif.

Le bal s’ouvre sur Le Diable de Brel. La scène est sombre. Seul subsiste un projecteur central, à la manière des années 1950, découpant l’allure cintrée d’Anne Teresa De Keersmaeker, engagée dans une incarnation progressive. Tremblante, l’entrée dans la peau de Brel s’amorce comme un échauffement, par friction. Le corps s’anime au contact des paroles, presque mécaniquement, comme un automate littéral, et donne à voir une véritable prosodie du corps.

Au loin on entend Solal Mariotte qui scande les paroles comme le ferait un fou en rue, ivre et fâché.

© Anne Van Aerschot
Brel, mode d’emploi pour les corps vivants

Si le monument Brel peut paraître trop imposant pour une seule, le fait d’être deux ouvre peut-être un espace de mise en perspective, permettant d’aborder les textes à travers la complexité des relations qu’ils traversent. Brel chantait seul, mais ses paroles n’ont cessé de dire les autres : les gens, les liens, les attachements et les ruptures, tout ce qui se noue et se défait entre les corps.

« Le duo est assurément un format difficile. Il y a toujours un risque de concurrence entre les deux danseurs. Ou le piège des relations trop archétypales : attirance, rejet, conflit ou rapport amoureux. » Solal Mariotte

Brel n’a jamais appris à danser et pourtant tout, chez lui, relève du mouvement. Une danse sans technique, dans l’urgence. Trop excessive pour se réduire à un simple jeu scénique, trop incontrôlée pour appartenir pleinement au geste chorégraphié : un corps en déséquilibre permanent, toujours au bord de la rupture. Il finissait ses concerts vidé, trempé, presque humilié par l’effort. Il donnait tout, chaque soir, comme si c’était le dernier. Brel brûlait son corps pour que les mots tiennent debout, maintenant l’épuisement dans un équilibre presque obscène pour le public.

Impossible aujourd’hui d’entendre Amsterdam ou Ces gens-là sans voir la tension des phrases qui s’allongent, des bras qui se tendent, des joues perlées de sueur. Impossible d’écouter Brel sans imaginer un mouvement.

« La pièce se compose en fait de deux duos que nous avons superposés, les deux que nous dansons chacun avec Jacques Brel, dans lesquels nous explorons, chacun à notre façon, une relation à Brel, avec sa musique, son exaltation, son instinct de vie. Cette exploration repose sur nos sensibilités, nos vécus, nos formations, nos backgrounds personnels. La superposition de nos deux perspectives nous fait aussi entrer en relation l’un avec l’autre, une relation tantôt directe, tantôt indirecte. » Solal Mariotte

Exercice de simplicité, la chorégraphie glane les tics corporels, ou plutôt les signatures, qui traversent toute la carrière de Keersmaeker : tourner en amplitude sans tension, le doigt légèrement levé vers le ciel, le visage porté vers la scène, courir lentement, se nouer et se dénouer presque aussitôt. On y perçoit pourtant une nouvelle forme de lâcher-prise chez la chorégraphe, qui se joint aux mouvements performatifs de Solal Mariotte, lequel pousse le corps à l’extrême du break dance, anachronique de Brel mais fidèle aux impulsives folies qui peuplent ses chansons.

Le Noir, le jaune, le rouge, et surtout le gris

Avec Brel, il y a cet esprit libre, ce refus de l’effort inutile, une folie douce et grise. Une pensée vive, un rire intérieur, une forme de lâcher-prise typique belge. Ne pas se battre, accepter : et l’infusion Brel a pris sur la chorégraphe qui semble prendre son pied avec un humour inédit.

« À bien des égards, ce spectacle est pour moi un exercice de lâcher-prise. » Anne Teresa De Keersmaeker

Déshabillée et tenue droite, Keersmaeker accueille Jacques Brel ; ses grandes dents sont projetées sur son dos, composant une scène à la manière de Man Ray, où la silhouette féminine se découpe en ombre chinoise.

Les morceaux s’enchaînent, les paroles projetées en fond de scène. On y voit passer les vidéos glaçantes de la grande inondation de 1953, celle qui a ravagé les terres du Nord, par la mer du Nord. Des vaches noyées, des chevaux dans les arbres. L’absurde se mêle aux textes de La Mer du Nord, puis ensuite on danse le tango.

Avec Brel, on sent que Keersmaeker a ramené un peu de Brel à soi, un peu de Brel pour les belges nostalgiques, avant de se quitter sur Jojo.

« Six pieds sous terre, Jojo, tu n’es pas mort, Six pieds sous terre, Jojo, je t’aime encore »

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