COMPTE-RENDU — Dans le cadre des Modulations, le GMEM Centre national de création musicale de Marseille programme NYX au foyer de l’Opéra de la ville, un ensorcelant trio d’improvisation féminin, composé à l’origine par Sophie Agnel, Angélica Castelló, et Isabelle Duthoit.
Au fond du long hall d’entrée, à l’étage, est dressée la scène. Micros, console sur laquelle repose un set d’instruments préparés, deux enceintes sur scène et un caisson de basse démontrent que la régie sonore est partie prenante de la performance. Le chant organique d’Isabelle Duthoit, physique et animal, utilise le corpus de ses cordes vocales et de ses mains. Bien que peu perturbante, la répétition saccadée de roucoulements souffreteux et du souffle chanté n’est pas sans évoquer L’Abîme des oiseaux d’Olivier Messiaen. On se sent progressivement absorbés par ce charme étrange…
Densité spectrale
Des cloches tibétaines accompagnent la voix aiguë, brusquée et sursautante, capturée par Angélica Castelló afin de générer et nourrir l’environnement sonore en temps réel. L’espace devient vivant, saturé de monotonie. Les sonorités très ethniques offrent un moment davantage lié aux techniques électro-acoustiques qu’à une performance de noise radicale et expérimentale. L’improvisation des deux musiciennes ressemble à un pneuma vivant dont la granulation sonore s’enrichit par un développement graduel. Les deux solistes nous plongent dans un magma dont la lave entoure l’auditoire de profondeurs chaudes et éruptives. Les sonorités sont très animistes, et crépitent en oscillations qui se prolongent en un continuum. Sur la bande magnétique d’un double-cassette, la flûte à bec s’accorde avec les élucubrations perçantes, l’augure magique d’un appétit sauvage.
Répétitivité chamanique
Tandis que la clarinette amorce l’aspect mélodique de ce concert, dont certains passages évoquent les Turbulences de Michel Portal, Angélica Castelló s’empare de son instrument singulier aux allures d’un étrange violoncelle, avec le bec d’un mélodica qui scande à l’aide de clapets latéraux une basse qui rappelle la douceur d’Old And New Dreams de Don Cherry, Dewey Redman, Charlie Haden et Ed Blackwell. Quel étrange rituel !
Bien sûr le côté répétitif n’est pas sans rappeler un Come Out de Steve Reich. Sur les cassettes, un décompte des cinq premiers chiffres, type spoken-word en langue espagnole, ramène le souvenir du film La Jetée de Chris Marker. Cet instant poétique met en exergue l’interaction très empirique et primitiviste de cette performance au féminin. Nous ressortons un peu hypnotisés, comme sous l’effet d’un maléfice qui se dissipe peu à peu…
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