OPÉRA POST-ROCK – Attention : entrer dans le Harvey Theater de la Brooklyn Academy of Music pourrait vous offrir une expérience visuelle saisissante. What to Wear c’est un peu comme si Peter Brook et Pablo Picasso avaient eu un enfant nommé Richard Foreman.
Décédé l’année dernière à l’âge de 87 ans, Foreman hante cette production de sa voix grave et profonde, qui prend vie sur scène sous la forme d’un narrateur omniprésent. Le qualifier de narrateur peut cependant être considéré comme une insulte pour un metteur en scène qui méprisait la narration. La reprise de l’opéra, fruit de la collaboration originale entre le metteur en scène Richard Foreman et le compositeur Michael Gordon, sous la direction artistique de Paul Lazar et Annie-B Parson, en fait un opéra des plus attendus du tout New York en vogue.
What to Wear peut induire son public en erreur, car on pourrait croire qu’il s’agit d’une question ou d’une prescription, mais ce n’est ni l’un ni l’autre. Au contraire, dans son univers excentrique, déroutant et peuplé de canards, nous admirons un monde où la beauté est devenue vanité, où Madeline X (ou plutôt ses quatre voix : les deux sopranos Sarah Frei et Sophie Delphis, la mezzo Hai-Ting Chinn et le ténor Morgan Mastrangelo) tient à ce que son apparence soit impeccable. Il n’y a pas de place pour les vilains petits palmipèdes dans le monde de Madeline X – nous comprenons pourquoi la voix de Foreman renvoie la gigantesque marionnette de canard d’où elle vient, en dehors de la scène.
Un canarval de – pardon… un carnaval de canards !
Dans une anecdote rapportée par Michael Gordon, Foreman n’a donné qu’une seule consigne pour son opéra-rock : « canards ». Il serait donc impossible de raisonner avec les choix artistiques, et plus vite vous le comprendrez, plus vous apprécierez What to Wear.
Le message est clair, il n’y aura que des canards. Partout. Le vilain petit canard, des plumes de canard, du canard rôti dans une assiette, des masques et des marionnettes de canards. Si quelqu’un avait demandé pendant les répétitions « De quoi d’autre cette production a-t-elle besoin ? », la réponse aurait été unique : des canards !
Le mariage entre les costumes créés par E.B. Brooks et les décors et accessoires conçus par Michael Darling est une réussite totale. L’étrangeté et la fantaisie du spectacle reposent en grande partie sur leur langage visuel strictement géométrique et saturé. Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, les acteurs ne changent pas beaucoup de costumes, mais ceux-ci ont été travaillés dans les moindres détails, ce qui permet d’admirer à chaque instant du spectacle un nouveau pétale de rose ou une perle parfaitement placée. Cela n’aurait pas été possible sans la conception lumières de Joe Levasseur, qui a compris que le mystère réside parfois dans l’exposition, embellissant la scène de tableaux lumineux où rien ni personne ne peut nous échapper (encore moins ces fichus canards…)

Coin coin et cætera
Avez-vous déjà gardé un enfant en bas âge qui venait d’apprendre un nouveau mot ? Ou une phrase ? L’avez-vous vu le répéter encore et encore jusqu’à ce que vous n’en puissiez plus ? C’est plus ou moins le ton musical de cette production. Visuellement et lyriquement, lorsque Foreman dit « canards », ces derniers apparaissent en grand nombre. Quand il prononce une phrase, les acteurs la reprennent et répètent les expressions les plus étranges avec les intonations les plus grandiloquentes. Sur la musique de l’ensemble Bang on a Can All-Stars, et en particulier du brillant violoniste Darian Donovan Thomas, les interprètes transcendent la composition de Michael Gordon.
Le goût de l’absurde
Vous ne comprenez vraiment pas ce qui se passe, mais vous finissez par vous y faire. Vous vous détendez dans votre fauteuil et vous vous laissez amuser par l’apparition de l’objet le plus aléatoire et le plus déraisonnable qui soit à cet instant. Puis les lumières s’éteignent et Hai-Ting Chinn entre en scène. Vous n’êtes pas sûr de pouvoir associer une voix à un corps, car vous jureriez qu’elle vient d’ailleurs. La brillante performance de la mezzo peut être qualifiée sans hésitation d’hypnotique.
What to Wear vous fera sombrer. D’abord dans votre fauteuil, puis en vous-même, et enfin, si vous êtes assez courageux, dans l’univers même du concours de beauté de Madeline X, la Miranda Priestly d’un univers déjanté.
À Lire également : Zonder - Danse au-dessus d’un nid de coucou

Music Direction by Alan Pierson Creative Direction by Paul Lazar and Annie-B Parson Featuring Bang on a Can All-Stars
Presented by The Brooklyn Academy of Music Next Wave Festival and Prototype Festival on January 15, 2026.
Photo credit: Stephanie Berger

