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Isabelle Huppert en Bérénice : prendre Racine ?

THÉÂTRE – Une proposition clivante que le public du Théâtre de la Ville adore détester : “Bérénice d’après Jean Racine” par Romeo Castellucci, incarnée par Isabelle Huppert, reine du théâtre français, propose 1h40 d’expérience dramatique, plastique, mais aussi musicale :

Une musique entêtante 

Le public vient voir et entendre Isabelle Huppert en Bérénice (et vice-versa), mais c’est d’abord Scott Gibbons qu’il entend, et c’est lui qu’il entendra en fil rouge tout au long de ce spectacle. Le compositeur, musicien, performeur électroacoustique américain apparaît juste en-dessous de Castellucci au programme, et comme le génial italien et la géniale actrice française, il est omniprésent et il contribue grandement au spectacle, y compris à l’agacement d’une partie du public. Sa musique composée de bruits et de sons exprime tout ce qui échappe au domaine du langage et elle finit accompagnée par les bruits de pas du cinquième de spectateurs qui ne se gênent pas pour quitter la salle à leur tour à tour… Les bruits sont omniprésents du début jusqu’à la fin de la pièce sans aucun répit et parasitent parfois les alexandrins de Bérénice, et la diction parfaite d’Huppert. Ils expriment et contrepointent les émotions, dans un immense crescendo, jusqu’à devenir assourdissants.

La mise en bouche musicale commence par des grésillements tandis qu’est projetée sur une toile blanche la composition du corps humain : oxygène (60 %), carbone (18 %), hydrogène (10 %), azote (3 %), calcium (1,5 %)… Nous voilà déjà plongés dans une atmosphère angoissante puis ensuite c’est le bruit d’une cloche qui retendit pendant plusieurs minutes et enfin Bérénice apparaît pour réciter un long monologue intérieur face à un radiateur en fonte. Une machine à laver apparaît ensuite, Bérénice en extrait un long drap blanc imprégné de sang sur des bruits de battements de tambours. Au fur et à mesure que la pièce avance, les bruitages rendent les alexandrins inaudibles accentuant la folie et la solitude de Bérénice. « N’oubliez pas les bouchons d’oreilles », diront les mauvaises langues… et pourtant c’est toute une expérience de plonger dans la folie d’une reine.

Passez votre amour à la machine © Photo Courtesy Alex Majoli
Seule en scène – Huppert capable de tout

Sur le plateau épuré du Théâtre de la Ville, Isabelle Huppert, seule sur scène une fois de plus après le spectacle Mary Said What She Said, n’en déploie pas moins toute la musicalité de son jeu soliste, au service de nouveau d’une reine, celle de Judée.

À Lire également : Isabelle Huppert au service de la majesté

Elle, Racine, et Bérénice racontent d’une voix-musique à la manière des rhapsodes l’histoire d’un trio amoureux mais aussi d’un choix entre amour ou pouvoir (l’Empereur Romain Titus tient son engagement légal plutôt que sa promesse d’épouser la reine de Judée, Bérénice : c’est l’histoire d’un homme et d’une femme qui s’aiment mais qui finiront seuls à cause de raison politique… on en a fait des chansons d’amour sur ce thème) !

Monologue plaintif

Pour magnifier sa Bérénice, Romeo Castellucci prend des libertés avec le texte Racine et coupe les dialogues de tous les autres personnages. Il décide d’en faire des « revenants qui émettent une parole fantôme » c’est-à-dire des acteurs muets ou plutôt des danseurs : Cheikh Kébé (Titus) et Giovanni Manzo (Antiochus), qu’on devine être l’empereur romain et son pote viennent effectuer une courte chorégraphie pour le cœur de Bérénice. Leurs alexandrins sont parfois projetés de façon illisible sur la toile de fond mais jamais récités.

L’idée est alors de plonger dans la tête de Bérénice, « dans le noir du corps, dans tout ce qui est caché ». En d’autres termes, on assiste à un long monologue plaintif d’une reine en PLS amoureuse dont la voix est modulée par un vocodeur accompagné d’une musique entêtante, voire de bruitages à la limite du supportable. Castellucci ne veut pas simplement donner la parole à travers la voix mais aussi à travers des dispositifs. Alors quand Bérénice craque et s’enfuit en hurlant « Ne me regardez pas… Ne me regardez pas », on en reste scotché à notre siège car le cri est la limite du supportable et se répète pendant plusieurs minutes. 

Un trio star : Racine – Huppert – Castellucci 

Une petite musique tournait en boucle, depuis l’annonce de ce spectacle, depuis ses précédentes représentations (sources d’admiration et de scandales)… Cette petite musique se retrouve, perçant les bruits de la bande-son : le trio génial tant attendu est bien là : le plus grand tragédien français, Racine, la plus grande actrice, Huppert, le metteur en scène-plasticien le plus réputé, Romeo Castellucci, réunissent une fois encore tous les arts : musique, sculpture, peinture… sublimés par les magnifiques costumes de la styliste néerlandaise Iris Van Herpen, créatrice de mode mondialement connue (et à laquelle le Musée des Arts Décoratifs consacre actuellement une rétrospective). Elle a créé des robes de princesses pour la reine Huppert : robe dentelée crème au début comme celle d’une mariée pour devenir une bure rouge à la fin. Et puis il y a aussi son dahlia rouge majestueux en arrière-plan qui perd ses pétales avant de se faner complètement. Un tableau réussi d’une grande beauté.

Vous l’avez compris, cette nouvelle création est clivante mais pas inintéressante, et puis on y va surtout pour y voir Huppert, pour voir et pour entendre cette performeuse-musicienne incroyable qui nous plonge dans la folie de Bérénice. Encore une de ses prestations dont on se souviendra longtemps comme celle de Blanche, Phèdre et Marie Stuart. 

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