DISQUE – Avec Iphigénie en Aulide, le label Alpha Classics grave une œuvre finalement peu présente dans la discographie, et souvent éclipsée par d’autres partitions de Gluck. On s’en réjouit d’autant plus que l’interprétation est tout à fait remarquable, dans sa lecture de l’ouvrage comme dans son efficacité dramatique.
Avec leurs mythes antiques et l’épure de leur expression, les opéras de Gluck ont souvent semblé le symbole d’un XVIIIème siècle de la raison, de la mesure et du beau langage. On viendrait en exhumer les beautés, comme d’un objet précieux patiné par les siècles – avec respect, admiration, mais sans toujours en voir la modernité.
Mais comment oublier que le XVIIIème siècle est aussi celui des révolutions ? Car on néglige trop souvent que ce que l’on appelle modestement la « réforme » gluckiste possède, en bien des aspects, des airs d’insurrection. La parole est au compositeur !
« Sans interrompre l’action et la refroidir par des ornements superflus »
En enregistrant Iphigénie en Aulide, le label Alpha Classics vient combler une discographie bien mince de l’œuvre (en tout cas en français), qui est pourtant un sommet de ce que Gluck appelait de ses vœux dans la préface d’Alceste publiée cinq ans auparavant : clarté, simplicité, naturel, tout au service du drame et de l’expression des affects – un véritable soulèvement contre ce que l’opéra italien offrait à l’époque.
Julien Chauvin choisit ici la version de 1774, sans deus ex machina et allégée de quelques pages de ballets et divertissements. La force de cet enregistrement réside sans doute dans l’équilibre qu’il maintient en permanence entre le respect du style et de la déclamation – avec ce qu’ils pourraient avoir d’artificiel –, et l’expressivité du texte : le mot vit au cœur du vers au lieu d’y être figé, et les sentiments rayonnent à partir de la structure-même de l’œuvre. Il y a de la chair et du souffle dans cet album, où les musiciens du Concert de la Loge multiplient les atmosphères d’une scène à l’autre, des sentiments tendres d’Iphigénie à la rébellion d’Achille. Ils culminent, expressivement, dans le grand air de Clytemnestre « Jupiter, lance la foudre », où l’orchestre semble parler avec – et pour – le personnage.
« Abolir tous les abus contre lesquels le bon sens et la raison se sont depuis longtemps insurgés en vain »
Autre mot d’ordre radical de Gluck dans sa préface à Alceste : « Eviter tous les abus que la vanité mal entendue des chanteurs et l’excessive complaisance des compositeurs avaient introduit dans l’opéra italien ». Les interprètes réunis pour cet album se conforment remarquablement aux exigences du compositeur : il y a l’autorité vocale de Jean-Sébastien Bou, qui aborde Calchas avec une gravité sans ostentation ; il y a la voix tout entière soumise aux nécessités dramatiques de Stéphanie d’Oustrac, en Clytemnestre furieuse ; il y a enfin le mélange de simplicité et d’innocence de Judith van Wanroij, Iphigénie obéissant aux désirs d’Agamemnon.

Ce dernier a la chance d’être incarné par Tassis Christoyannis, qui y déploie l’autorité du chef de guerre et du père, mais souligne également les moments plus troubles du personnage – on pense particulièrement à « O toi, l’objet le plus aimable ». La voix y est magnifique, la diction soignée mais sentie, la déclamation élégante mais souple. Le duo avec Achille à l’acte II met bien en lumière l’ascendant du roi contre l’impétuosité du héros : car c’est finalement du second que Gluck attend vaillance et éclat, dans une tessiture tendue et exigeante. Cyrille Dubois continue son exploration de ce genre d’emploi – un peu dans la lignée des Tarare ou Curiace chez Salieri – et en vient aisément à bout, par sa solidité technique, mais aussi à travers les pages plus apaisées et émouvantes que livre l’Achille amoureux.
« Une belle simplicité »
Les rôles secondaires sont tous fort bien tenus, David Witczak en tête, dans le triple emploi Patrocle/Arcas/un Grec, et l’on apprécie la clarté de la diction des chantres du CMBV : avec toutes ces forces en présence, on se dit que voilà l’enregistrement qu’il manquait à la discographie de cette Iphigénie, et on l’écoute avec tous les plaisirs réunis : celui du drame, celui du chant, celui du texte, et celui d’une musique qui malgré son apparente simplicité, touche directement aux sentiments.
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Les révolutions ne se font donc pas toujours à grands fracas : elles naissent aussi à l’opéra, à la faveur d’un compositeur qui, tout enfant des Lumières qu’il est, a éclairé la voie pour les siècles suivants.
Pourquoi on aime ?
- Parce que c’est aussi vivant qu’un concert
- Pour la rigueur du travail historique et esthétique fait par les interprètes
C’est pour qui ?
- Pour tous ceux qui écoutent l’œuvre pour la première fois
- Pour tous ceux qui cherchent une version de référence quant au style

