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Un Mar de Músicas : la Grande Traversée de Jordi Savall

CONCERT – Un Océan de Musiques (1440-1880), sous la direction de Jordi Savall et interprété par des musiciens traditionnels et l’ensemble Hespèrion XXI propose une exploration profonde et exaltante de l’histoire survivante de la musique marquée par la traite négrière et l’esclavage transatlantique. Entre histoire de la violence et ôde à la liberté, le concert touche le public en plein cœur. 

« Sans la musique, l’histoire ne serait qu’un vaste désert. »

Jordi Savall 

Conçu comme un hommage aux plus de 25 millions de victimes déportées et réduites en esclavage par les nations européennes sur une période de près de quatre siècles, ce programme réunit des musiques et textes qui retracent à la fois les tragédies et les résiliences nées de cette époque sombre de l’histoire. Il y a une dizaine d’année, Jordi Savall présentait « Sur la route de l’esclavage », un programme sur l’histoire de la musique métisse. Il revient ici avec quelques artistes qui l’avaient déjà accompagné pour une odyssée en mer. 

Des estampes en fil rouge

Œuvre graphique compilée par Baltasar Jaime Martínez Compañón, évêque de Trujillo au Pérou. Il se compose de 1 411 aquarelles et de 20 partitions musicales réparties en neuf volumes. Ce codex documente la vie dans son diocèse, qui couvrait les régions actuelles d’Amazonas, Cajamarca, La Libertad, Lambayeque, Loreto, Piura et San Martín.

Un petit tour sur Wikipedia files pour consulter le Codex en entier !

Divisé en deux parties, le programme du concert suit une chronologie précise, allant des premières captures d’esclaves africains en 1440 jusqu’à l’abolition de l’esclavage par les espagnols à Cuba en 1880.  Chaque station musicale (pour 20 stations au total) correspond à une date-clé de l’histoire de l’esclavage, enrichie par la narration en espagnol d’Emilio Buale, qui contextualise chaque événement historique tout en mettant en lumière les thèmes explorés par les œuvres musicales, comme ce décret du gouverneur anglais de la Barbade en 1636 : 

« L’île est divisée en trois classes d’hommes : les maîtres, les serviteurs et les esclaves. Les esclaves et leurs descendants, étant soumis à jamais à leurs maîtres, sont entretenus et conservés avec plus de soin que les serfs, qui ne leur appartiennent que pendant cinq ans, selon la loi de l’Île. »

Codex Martinez Compañon © DR
Instruments métissés

Chaque récit d’Emilio Buale est accompagnée par les tambours, les percussions et les vents mystérieux d’Hespèrion XXI. La grande histoire suit son cours, reliant chaque station à l’atmosphère évocatrice d’une marche conquérante en nouvelle terre. Ce concert repose sur une collaboration entre 4 chanteurs de la Chapelle Royale de Catalogne (soprano, contre-ténor et ténors), l’ensemble baroque Hespèrion XXI, le groupe mexicain Tembembe Ensamble Continuo et des musiciens invités venus de Cuba, du Mali, d’Haïti, du Brésil et du Venezuela.

Sur scène donc, une trentaine de musiciens incarnent la diversité : vêtements et instruments traditionnels maliens, péruviens, brésiliens, cubains. Les costumes et les instruments convergent vers un thème central : la musique de la liberté. Sur scène, les instruments baroques (sacqueboute, douçaine, flûtes & chalemie, harpe baroque) se mêlent à la kora, marimbol, chonta marimba & tiple colombien, une vihuela, des percussions au doigts typique maliennes.

Codex Martinez Compañon © DR
Chanter pour survivre

Situé en bord de scène, Jordi Savall tient la viole de gambe, l’archet en guise de baguette de chef. Assis avec l’ensemble, sa posture reflète une direction non hégémonique, fidèle au message central du concert. La grande musique baroque, héritée des anciens vainqueurs de l’histoire, se mêle à celle des peuples anciennement colonisés, dans un geste qui demande pardon et témoigne d’une hybridation des cultures qui s’est faite avec la musique, à défaut du plan politique. La réconciliation passe par la musique, qui a toujours trouvé un chemin parmi les survivants. Tout au long de l’histoire, et en particulier face à l’esclavage puis à la ségrégation raciale, les chants religieux et la musique ont permis aux minorités de préserver leur unité, de sauvegarder leur culture, d’affirmer leur autonomie et leur fierté.

© David Ignaszewski

Les compositions européennes de la Renaissance et du Baroque, comme celles de Gaspar Fernandes ou Juan Gutiérrez de Padilla, se mêlent aux rythmes et aux chants issus des cultures créoles et afrodescendantes.

À lire également : À l’Abbaye de Fontfroide, Jordi Savall fait chanter l’histoire

Chaque instrument incarne une partie de ce patrimoine. La kora malienne, par exemple, fait écho à la tradition des griots d’Afrique de l’Ouest, tandis que le tres cubain, avec ses sonorités vives et syncopées, reflète l’évolution des styles créoles en Amérique latine. Le marimba de chonta utilisé par les musiciens colombiens évoque les instruments africains adaptés à de nouveaux contextes, tandis que les flûtes et la viole de gambe rappellent l’influence des musiques européennes dans ce dialogue complexe. 

Mission réconciliation

L’ambition de ce projet va au-delà de la simple restitution historique. En confrontant différents répertoires, Un Océan de Musiques démontre que la musique est un moyen puissant de transmission et de résistance. Elle rappelle que, même dans les moments de plus grande souffrance, les populations opprimées ont su préserver une partie essentielle de leur humanité – leur créativité et leur identité culturelle. 

Devant la longue ovation d’un public belge débout, ce nouveau programme s’inscrit dans une démarche de transmission et de dialogue interculturel, offrant une perspective de réunification. En attendant la sortie éventuelle du CD Un Mar de Músicas, vous pouvez revivre l’émotion  Sur la route de l’esclavage de 2017 avec cet enregistrement disponible en ligne. 

Sur le même thème, on vous conseille le film The Mission, avec une BO composée par Ennio Morricone, qui promet également la réconciliation : 

La Chronologie du concert d’Hespèrion XXI :

1492 – Le 3 août, Colomb part pour son premier voyage sur l’Atlantique, il arrive au Nouveau Monde le 12 octobre

Alonso (fl. 1500) : La tricotea Samartín la vea, Canzon alla Villota (de Cancionero de Palacio nr. 247, Madrid 1505-1520)

1532 – Premières rébellions d’esclaves noirs dans toute la région des Caraïbes

Traditionnel du Bahía, Brésil, arr. Aloysio de Alencar Pinto (1911-2007) : Ofulú lorêrê-ê, chant orisha para Oxalá (Candomblé) 

1535 – Le chroniqueur de Séville Luis de Peraza se fait l’écho de la diversité des esclaves amenés à Séville

Mateo Flecha, l’ancien (1481-1553), et Traditionnel / La Negrina: San Sabeya gugurumbé et Los Negritos / Gurumbé, son jarocho

1620 – Arrivée des premiers esclaves africains dans les colonies anglaises – la traite des esclaves s’internationalise

Traditionnel du Mali / Sinanon saran, chant de griot 

1636. Décret du gouverneur anglais de la Barbade par lequel il est stipulé que tous les Africains et Amérindiens vivant sur l’île seront considérés à jamais comme des esclaves.

1868, 27 décembre, Carlos Manuel de Céspedes, en tant que capitaine général révolutionnaire proclame la révolution à Cuba 

Juan García de Zéspedes (1619-1678), et Traditional de Tixtla avec improvisations / Ay, que me abraso, ay et El Arrancazacate , goyave

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