DANSE – À la croisée improbable de Beethoven et de Kayne West, le chorégraphe israélien Emanuel Gat dessine une fresque sociale bouillonnante de notre époque, où individualité et collectif s’entrechoquent. Les corps tantôt s’agrègent, tantôt se séparent dans un mouvement perpétuel qui nous évoque nos propres errances sociales. Si l’on peine parfois à suivre le fil conducteur, impossible de ne pas saluer la virtuosité technique des danseurs avec leurs sauts exaltés et leur énergie débordante. À découvrir jusqu’au 21 mars au Théâtre de la Ville.
Le nouveau spectacle du chorégraphe israélien Emanuel Gat marrie la rigueur classique de Beethoven et l’univers sonore contemporain de The Life of Pablo (2016) d’un rappeur plus que controversé : Kayne West aux propos misogynes et antisémites intolérables. Une association audacieuse que le Théâtre de la Ville prend soin de contextualiser sur son site internet et dans le programme qu’il nous distribue au début de la représentation. En effet le chorégraphe, qui a une position politique aux antipodes de celle du rappeur, s’intéresse uniquement à la structure musicale de l’œuvre, qui reprend le principe de la sonate pour structurer sa chorégraphie en trois grandes parties. Il dessine alors les contours d’une société utopique où chaque interprète conserve sa pleine autonomie tout en participant à l’édifice commun et invite à repenser notre vivre-ensemble.
Éveil mystique sous l’emprise de Kanye West
Dans une obscurité traversé de faisceaux lumineux, baignant dans une atmosphère vaporeuse et poudreuse, surgit un danseur habillé de blanc. Une voix d’enfant résonne. Ce danseur solitaire, aux mouvements d’une lenteur spectrale, semble d’abord vidé de toute substance. Bientôt, dix autres silhouettes totalement immaculées le rejoignent puis l’entourent, formant une constellation mouvante, qui paraît lui insuffler une nouvelle existence. Sur la musique quasi envoûtante aux accents de Gospel, Ultralight Beam, ces onze corps vêtus de blancs, pieds nus pour mieux communiquer avec le sol, injectent au public une énergie quasi mystique. Cette célébration de la jeunesse ardente et de la folie créatrice expose des corps tantôt en fusion parfaite, tantôt en rébellion totale. Les danseurs semblent aspirer à l’élévation par des sauts exaltés mais la force gravitationnelle impitoyable les ramène sans cesse à leur condition terrestre. Ils ont rêvé d’être des dieux, ils ne sont que hommes. Le message est passé Kanye ?

Beethoven – une parenthèse bienvenue
Après un peu too much de Kanye West, la Sonate op.111 en ut mineur de Beethoven, interprétée par Mitsuko Uchida se fait enfin entendre et nous offre une parenthèse méditative. Elle provoque un ralentissement notable des mouvements des corps. Les gestes s’étirent, le temps se dilate et l’on peut enfin percevoir la singularité de chaque danseur dans cette chorégraphie collective.

La singularité de Gat réside dans sa méthode de travail collaborative sans hiérarchie où chaque danseur, tout en s’inscrivant dans un cadre commun, conserve sa liberté créative. Cette tension entre expression individuelle et cohésion collective génère une écriture parfois déroutante et confuse mais toujours exaltée.
Ombres chinoises
Le retour à l’univers sonore de West s’accompagne d’une transformation visuelle saisissante. Les interprètes, toujours vêtus de blancs, enfilent d’abord des chaussettes blanches et des baskets fluos avant de basculer brutalement vers des tenues noirs. Le mouvement devient plus tellurique, certains rampent sur le sol comme dans une soirée BDSM, une danseuse allant jusqu’à retirer sa culotte. La transformation se poursuit jusqu’au plateau lui-même : d’abord noir, il change lorsque les interprètes y déposent méthodiquement un par un des tapis de couleur blanches. L’inversion est totale : scène immaculée et corps noirs où les silhouettes des danseurs vont finir par se détacher en ombres chinoises.

Danse sociale
Mais au fond, que raconte vraiment cet OVNI chorégraphique souvent décousu ? Emanuel Gat livre une étude quasi anthropologique où des individus en perpétuelle tension cherchent constamment leur place et leur épanouissement au sein d’un groupe. En effet le chorégraphe, qui fête ses trente ans de carrière, poursuit son analyse minutieuse des dynamiques de groupe et des mécanismes sociaux. Ses onze danseurs, tels des enfants explorent les relations humaines par des jeux. Comme le formule si justement Gat lui-même, la pièce questionne « les chemins par lesquels les individus en présence se rassemblent, accèdent à leur plus haut potentiel, cohabitent et collaborent ».
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On saluera la performance des interprètes en harmonie totale dont les corps semblent traversés par une même onde de mouvement. Quelques séquences d’une grande virtuosité technique ponctuent l’œuvre, même si l’ensemble aurait gagné en intensité avec un format un peu plus condensé.

