FESTIVAL – C’est sous une immense serre que s’est ouverte, le 3 mai 2025, la nouvelle édition du festival andorran Classicand Festival. Une serre, donc, pour un récital ? Oui, et pas n’importe laquelle : nichée dans le parc central d’Andorre-la-Vieille, la structure vitrée offrait un décor à ciel presque ouvert, idéal pour accueillir Anna Netrebko, accompagnée au piano par Pavel Nebolsin, avec la participation ponctuelle (et remarquée) de la mezzo-soprano Serena Malfi.
Le programme, découpé en deux grandes parties séparées par un entracte, épousait à la fois la géographie du lieu et la progression du temps. « Dans la forêt » et « Le long de la rivière » ouvraient la soirée en s’harmonisant avec l’environnement naturel du parc et les bruits du courant de la Grand Valira audible aux abords de la scène. Après l’entracte, « Dans le palais » offrait un clin d’œil aux co-princes d’Andorre, avant que “Par la fenêtre” ne vienne clore la soirée sous le ciel nocturne, dans une atmosphère crépusculaire et suspendue.
Scénographie : autour du pot
Côté mise en scène, on reste sur une esthétique minimaliste, voire, disons-le, un peu sombre. Une scénographie toute noire, un rideau de lanières séparant l’arrière-scène de l’avant-scène, sur lequel étaient projetées des lumières aux teintes subtiles. Deux pots de fleurs jaunes posés de part et d’autre de la scène offraient un contrepoint visuel… un brin déconcertant, semblant avoir atterri là un peu par hasard.

Netrebko : à la fin, le printemps
Dès les premières mesures, Anna Netrebko semble tâtonner : la ligne vocale peine à se poser, comme si la voix avait besoin de s’échauffer en public. Il faudra attendre le cinquième morceau pour entendre l’instrument s’ouvrir, se réchauffer, et commencer à proposer des intentions plus nuancées. Il faut dire que l’acoustique du lieu, aussi charmant soit-il, n’a pas toujours servi la projection ni les couleurs de la voix, souvent privée de son éclat habituel.
C’est cependant dans l’échange que la soprano se révèle : le duo avec Serena Malfi fut l’un des beaux moments de la soirée. Dans le célèbre « Duo des fleurs » de Léo Delibes, les voix se croisent, se répondent, et laissent éclore le printemps dans une texture vocale élégamment contrastée. Malfi, avec son timbre velouté et texturé, apporte une stabilité bienvenue, même si Netrebko tend parfois à dominer vocalement l’ensemble par la puissance de son émission. Le duo se termine derrière le rideau, en retrait de la lumière, comme une disparition poétique marquant l’entrée dans l’entracte.

Pavel Nebolsin : fleurir à l’ombre
Pavel Nebolsin, discret mais solide, semble se fondre dans le récital avec une humilité rare. Peu de regards vers les chanteuses, peu d’effets extérieurs mais une écoute fine, une adaptabilité constante. Sa Fantaisie-impromptu de Chopin, jouée en solo, révéla un pianiste expressif et raffiné, capable d’alterner démonstration technique et lyrisme romantique sans jamais forcer le trait. Une élégance toute en intériorité, au service du chant.
Belles de nuit
Si le récital s’ouvrait sur la lumière naturelle du crépuscule, la dernière partie « Par la fenêtre » plongeait, elle, pleinement dans la nuit. À ce stade, plus de jeu avec les ombres naturelles : seule la lumière de la scène et des projections guidait désormais l’écoute. Et dans cette obscurité discrète, la musique prenait une densité nouvelle. Les sons semblaient flotter plus librement, les silences devenaient plus habités, comme si la voix humaine, débarrassée des repères visuels, nous parvenait plus nue, plus directe.

Verdict : veine exotique, racines classiques
Malgré son cadre original et ses intentions poétiques, ce récital restait globalement fidèle à une certaine idée classique du concert lyrique. Quelques flottements en début de programme, une scénographie hésitante et une acoustique peu flatteuse ont pu freiner l’émotion. Mais certains instants (duo sensible, solo pianistique, nocturne finale) sont venus rappeler pourquoi Anna Netrebko reste une figure de l’art lyrique : même dans un contexte imparfait, la musique, parfois, surgit là où on ne l’attend plus. Et sous une serre andorrane, à l’abri des regards mais non des émotions, elle a su, l’espace d’un instant, franchir la vitre. Conquête réussie pour l’artiste qui reçoit une standing ovation à deux reprises, avant et après le rappel (Non ti scordar di me, E. de Curtis).
À lire également : Madame E. à Madame Netrebko
Demandez le programme !
- P.I. Tchaïkovski – Dis-moi, qu’il y a-t-il sous l’ombre des branches ?, Op.57.n1
P.I. Tchaïkovski – C’était à l’aube du printemps, Op. 38, n° 2 - S. Rachmaninov – Tout est si beau, Op. 21, n° 7
- N. Rimski-Kórsakov – Plus beau que le chant de l’alouette, Op. 43, n° 1
- P.I. Tchaïkovski – Le soleil s’est couché, Op.73, no 4
- R. Leoncavallo – Pagliacci, « Ils crient la-haut »
- M. Moszkowski – Étincelles, 36, no. 6
- N. Rimski-Korsakov – Sur les collines de Géorgie, Op. 3, no 4
N. Rimski-Korsakov – La Nymphe, Op. 56, no 1 - L. Delibes – Lakmé, Duo des Fleurs
- F. Cilea – Adriana Lecouvreur, « Du sultan Murad, je me rends a l’empire… Je suis l’humble demoiselle«
- N. Rimski-Korsakov – La demoiselle de la neige, « Oh, grand Isar »
- R. Strauss – Ariane à Naxos, « ll existe un royaume.. »
- F. Chopin – Fantaisie – Impromptu
- R. Strauss – Serenade, Op. 17, nº 2
- P.I. Tchaïkovski – Sérénade, Op. 63, n° 6
- J. Offenbach – Les contes d’Hofmann, Barcarolle
- N. Rimski-Korsakov – Le Songe d’une nuit d’été, Op. 56, n°2

