COMPTE-RENDU – Sur la scène de Bastille, l’Opéra de Paris présente Un Bal masqué, séduisant dans sa succession de jeux de masques révélant le meilleur de Verdi sous la baguette impérieuse de Speranza Scappucci, dans une mise en scène efficace de Gilbert Deflo.
Créé au Teatro Apollo de Rome le 17 février 1859, Un Bal masqué est un opéra à part dans le vaste corpus des vingt-huit ouvrages lyriques de Verdi. Opéra de contrastes, il associe constamment les contraires, tragédie et comédie, gravité et légèreté, amour et trahison, opéra italien et opéra français, plaçant le masque et les faux semblants au centre de son dispositif, bien au-delà de son titre qu’il justifie pleinement. Un Bal masqué est une mascarade à tous les niveaux.

La Suède à Boston
Dans la salle du conseil, Riccardo, comte de Warwick, gouverneur de Boston – le ténor Matthew Polenzani, impressionnante présence vocale et scénique et ligne de chant toute en nuances – apprend de son page Oscar – la pimpante soprano Sara Blanch au timbre chaud – que sera invitée à son bal masqué Amelia – la soprano diva Anna Netrebko dosant émotion et amplitude vocale – la femme de son conseiller et ami Renato – le baryton Étienne Dupuis voix claire et véloce. L’histoire se passe en Amérique au XVIIe siècle, mais le metteur en scène Gilbert Deflo crée un dispositif sobre et menaçant s’inspirant de l’imagerie américaine du XIXe siècle, avec aigles et serpents géants, gibet et amphithéâtre romain. Sauf que ce décorum américain était un leurre, masque que dût prendre Verdi pour aborder l’assassinat de Gustave III roi de Suède, la censure l’empêchant d’aborder directement l’assassinat de ce monarque sur scène.

Du drame à la farce
Un Bal masqué présente une succession de perles musicales comme tombées du ciel, alignant des mélodies originales qui montent au plafond et parfois le percent pour aller exprimer les âmes blessées que Verdi scruta toute sa vie. La tragédie de Riccardo, tiraillé entre son devoir d’homme d’état et son amour pour la femme défendue, Amelia, est ciselée avec finesse et éclat par Verdi. Mais on s’aperçoit que derrière ce masque tragique affleure aussi la comédie, parfois même burlesque. Ainsi lorsque Riccardo et Amelia se retrouvent sous le gibet à minuit, surgit Renato qui implore son maître de fuir car des conjurés le cherchent pour le tuer. Amelia voilée repart avec son mari qui pense raccompagner la maîtresse de Riccardo. Surgissent les conjurés qui, déçus de tomber sur Renato plutôt que sur Riccardo, s’apprêtent à l’occire. Pour sauver son mari, Amelia dévoile son visage, tous sont surpris, à commencer par Renato. Les conjurés se mettent alors à rire, et l’opéra bascule de la tragédie à la comédie, le masque se retournant. « Ah, ah ah ! Ah, ah, ah ! Comme on va jaser sur cette aventure, Quel bruit elle va faire dans la ville ! ». Ad libitum, cette ritournelle mélodique sautillante chantée par les conjurés masqués va accompagner la fin du deuxième acte qui, du romantisme exacerbé, tourne soudain à la farce cinglante.
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Réversibilité du masque
Tous les personnages de ce drame hybride avancent masqués avec des intentions réversibles, comme Renato, qui passe du fidèle conseilleur au traître qui tuera son ami et chef par impulsion irréfléchie, oscillant entre passé et avenir, déchiré par des contradictions internes. Quelle identité choisir ? Sous quel masque ? Riccardo pour questionner la devineresse Ulrica – la mezzo-soprano Elizabeth DeShong à la voix chaude tout en rondeur – prend le masque d’un pêcheur de passage. Derrière son apparence de folklore populaire, sa chanson de pêcheur est particulièrement élaborée par Verdi qui dans toute son œuvre soigne les contrastes, aiguise les contradictions jusqu’au dénouement final du bal masqué.

France / Italie
Enfin premier et ultime travestissement, derrière le masque d’un opéra italien particulièrement ouvragé que constitue Un bal masqué se cache Gustave III ou le bal masqué, « opéra historique en cinq actes » de Daniel-François-Esprit Auber, dont le livret d’Eugène Scribe inspira celui de Verdi. Et ce sont des bribes du Grand Opéra et des réminiscences de la frivolité du style lyrique français qui parsèment la virevoltante matière orchestrale conçue par le cygne de Busseto qu’interprète avec une enthousiasmante vivacité l’Orchestre de l’Opéra de Paris sous la direction pleine de panache de Speranza Scappucci.


