DANSE – Le chorégraphe Ohad Naharin a créé « Last Work » en 2015, et loin d’être sa dernière, cette pièce phare continue en outre d’être reprise (ici par le Ballet de l’Opéra de Lyon dans la Grande Halle de La Villette) : visionnaire et politique elle résonne plus que jamais avec notre actualité, à travers des tableaux aussi surréalistes que choquants.
Au fond d’une scène dépouillée, une joggeuse en robe bleue court sans avancer. Cette silhouette énigmatique ne cessera jamais sa course immobile durant toute la durée du spectacle, métaphore obsédante d’un éternel recommencement. Devant elle, dix-huit danseurs en shorts et T-shirts, surgissent tour à tour pour vingt minutes de solos captivants. Ils se contorsionnent dans un langage corporel unique et organique presque animal : mouvements désarticulés quasi impossibles à effectuer, gestes d’ondulations brusquement interrompus, comme des marionnettes manipulées par une force invisible. C’est la technique de la Gaga Dance, invention géniale de Naharin devenue culte tant chez les professionnels que chez les amateurs.
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Last Dance(s)
Cette création enchaîne des tableaux énigmatiques presque surréalistes qui font vaciller tous nos repères. Sommes-nous témoins d’une manifestation politique, d’un rituel tribal, d’une rave party ou d’une séance de thérapie collective ? Les corps rampent, vibrent, s’agglutinent, s’assemblent puis se dispersent. Des images métaphoriques et percutantes se superposent pour faire passer des messages : une mêlée de rugby éjecte violemment une femme, des interprètes en culottes blanches agitent leurs jambes en l’air comme des bébés ; des silhouettes en soutanes noires évoquent tantôt des prêtres, tantôt des bourreaux.

Last Night(s)
Naharin maîtrise l’art du malaise savamment calculé avec des scènes d’une troublante ambiguïté. Sexe, mort, asservissement, emprisonnement : la danse se fait ici un langage politique brut.
Last Call(s)
Après une première partie au rythme très lent, où les corps ondulent sur des musiques traditionnelles, l’ambiance bascule avec une musique techno très forte, évocation des nuits festives de Tel-Aviv. Mais cette euphorie est brutalement interrompue : un homme assis de dos, qu’on croyait en train de se masturber devant une danseuse en culotte blanche, astiquait en réalité une carabine. Dans un renversement saisissant, une pluie de paillettes dorées jaillit au lieu de balles, métaphore grinçante d’une violence sublimée dans l’artifice.
Last Time(s)
Le silence s’abat, et un homme au micro va venir emprisonner un à un les danseurs avec du ruban adhésif marron, le même que celui utilisé pour les cartons de déménagement. Il tisse autour d’eux sa toile, tel un oppresseur étouffant toute liberté artistique. La joggeuse au fond de scène, elle-même, se retrouve entravée à la taille, avant de recevoir un drapeau blanc symbole d’une paix qui semble désormais illusoire dans une humanité dévastée.
Last One(s)
« Last Work » résonne douloureusement avec les conflits actuels au Moyen-Orient. Pourtant, au cœur même de cette noirceur, persiste la joie viscérale des interprètes de danser ensemble pour affirmer leur volonté de vivre. C’est là toute la force de Naharin : créer une œuvre politiquement engagée sans jamais compromettre la technicité de la danse. On en ressort profondément ébranlé. Loin d’être sa dernière création, comme le suggérait son titre, « Last Work » compte parmi ses œuvres les plus percutantes.
Last Work, au final, ça pourrait correspondre à l’idée pour les interprètes de tout donner comme si c’était la dernière fois, même si malheureusement les horreurs de notre monde auxquelles il est fait référence sont loin d’être les dernières.


