DANSE – La pièce, créée en 2001, du chorégraphe israélien Ohad Naharin, mobilise la participation des seize danseurs et danseuses de la Batsheva Dance Company, qu’il a dirigée pendant près de 30 ans, pour créer un « Texte de la Danse », à partir de la pièce de Peter Handke : Outrage au public.
Davantage performance chorégraphique que ballet, ce spectacle met au travail la question des frontières de la représentation scénique à partir d’un texte-manifeste, mis en voix et en cri, en geste et en écrit, par la danse : Publikumsbeschimpfung (Outrage au public, 1966) de l’écrivain autrichien. La coupure propre au théâtre à l’italienne entre la scène et la salle, espace de la fiction et espace du public, se voit recousue et cicatrisée par le texte d’Handke, dont les mots collent à la peau des danseurs. Une voix off, de séquence en séquence, s’adresse au public, l’interpelle, voire l’engage, par un « vous », qui finit par le mettre mal à l’aise, tant il vend la mèche des conventions et rituels sociaux en matière de spectacle.
Les horizons d’attente des spectateurs, leurs ressentis internes, leurs modes de sociabilité, tout ce qui fait du spectacle une parenthèse heureuse dans le quotidien, tout ce qui en fait « l’enchantement », sont l’objet d’une mise à plat par la parole d’un pseudo maître de cérémonie : voix amplifiée portée par un danseur dissimulé derrière un frac rigide surplombant la scène. Elle s’achève par une vertigineuse tirade d’insultes et de compliments, s’annulant les uns les autres, jusqu’à la négation du sens, dans un discours de l’extinction et de la perte, conduisant à la vérité ultime.
À corps et écrit
Toute l’approche d’Handke consiste en une définition par la négative, dans un Prologue au cours duquel « tout » autant que « rien » ne peut advenir : pure et pleine potentialité de toutes les représentations théâtrales à venir. Mais comment traduire le « rien » en danse, qui repose sur la présence, positive et têtue, du corps ? En faisant du corps une forme d’écriture, semble répondre le chorégraphe, le dialogue réel se nouant non pas entre le narrateur et le public, mais entre le corps et l’écrit.
Le mur de fond de scène, dans un décor blanc et noir aussi sobre que sombre, est une grande ardoise sur laquelle les danseurs tracent à la craie blanche leurs propres contours, ainsi que des lettres différenciées. Une sorte de Mur des Lamentations moderne.

Les costumes sont mi-blanc mi-noir, agrégeant les figures d’un jeu d’échecs. Le contraste est partout : entre le visible et l’audible, la lenteur et la vitesse, la fragmentation et la continuité, le sens et le non-sens, l’un et le multiple, l’intériorité et l’extériorité, le construit et le déconstruit, le silence assourdissant et la saturation sonore, le brut et le stylisé, la force et la vulnérabilité, la grâce et la pesanteur, etc. mais il se ramène à l’opposition essentielle entre le concret et l’abstrait. C’est-à-dire la matière, physique ou biographique, et la forme, symbolique ou géométrique : là où peut se bâtir un véritable texte de la danse, ayant à la fois une forme et un sens. Telle pourrait être l’une des visées, bien positive sinon affirmée, de Naharin’s Virus.
Ce monde de bruts
Un ballon de baudruche, silhouette humaine dérisoire et puissante, se contorsionne dans tous les sens grâce à une soufflerie à l’avant du spectacle, préfigurant le déhanché improbable des gestes à venir. Il est l’expression imagée, voire iconique, de la technique Gaga propre au travail chorégraphique de Naharin, source de gestuelles, d’émotions et d’énergies viscérales brutes et virtuoses, instinctives et mimétiques, au cœur même d’une improvisation qui semble soigneusement écrite.
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Les corps des danseurs sont des hiéroglyphes ; ils s’expriment tour à tour par des contorsions lentes ou des jaillissements, toute une mémoire déposée dans leur secret intérieur. Leurs sensations deviennent significations, ou l’inverse, grâce au texte d’Handke que les danseurs dissèquent et s’approprient, comme une autre strate de musique, en osmose avec la bande-son. Particulièrement travaillée, elle accompagne ou suscite les chorus des corps, elle déclenche leurs étirements, à la manière de l’archet sur un instrument à cordes, leur motricité fine d’instrumentiste, mais à l’échelle du corps entier. La musique, diffusée haut et fort, mélange classique, traditionnel et sons électroniques (Karni Postel, compositrice israélienne). Avec elle, le silence devient chant du regard. Le voir et l’entendre se confondent.

