FESTIVAL – Pour conclure en grande pompe l’édition de son vingtième anniversaire, le festival limousin 1001 Notes convie une pianiste star qui, au cœur de son tour d’été des festivals, paie justement la sienne, de tournée. À la santé du public, bien sûr !
Allez, hop ! Après tout c’est l’été, les fins de journées sont fraîches, tout le monde ne parle que de vacances, alors il est bien mérité, cet apéro. Mais où le boire ? Au camping des Flots bleus, en attendant Patrick ? Au Bar de la Marine, avec César et ses verres remplis aux quatre tiers ? Non : allons pour la patinoire de Limoges, royaume de la glisse où la glace pour l’anisade, en plus, ne devrait pas manquer. De surcroît, en ce soir d’été qui est aussi le dernier d’un grand festival de musique local, 1001 Notes, c’est un grand nom qui assure le service, derrière son comptoir aux vrais-airs de piano : Khatia Buniatishvili.
Buniatishvili ? La reine du clavier ? La virtuose que les scènes du monde entier s’arrachent ? La vedette des réseaux sociaux aux centaines de milliers de followers ? Mais oui, c’est bien elle qui vient payer sa tournée, et pour le coup, il semble que l’ami modération ne soit pas convié…
Et puisque l’idée est d’en passer par une dégustation complète, avec meilleurs millésimes garantis, c’est parti pour un petit Satie, d’abord, histoire de se mettre en bouche. Une petite Gymnopédie, là, pas plus haut que le verre, avec ses célestes effluves de poésie et de douce mélancolie, servie qui plus est avec une bonne dose de savoir-faire. Quoi de mieux, déjà, pour sentir poindre comme un début d’ivresse ?
Une chopine de Chopin
Ça y est, tout le monde est dans le bain, alors il est temps de sortir un Chopin du meilleur cru. Un Prélude d’abord, puis un Scherzo, et même une Polonaise et une Mazurka. Après tout, quand on aime, on ne compte pas ! Et comme elle les aime, l’hôte du soir, ces gourmandises dont elle s’est déjà tant délectée mais dont elle sait plus que jamais subtilement transmettre la rondeur exquise, les vapeurs éthérées, les fragrances mielleuses, à un public gagné par une griserie toujours plus prononcée.
Encore ? Bon, d’accord. Va pour du Bach, alors, une valeur sûre, avec la fameuse Aria de la Suite n°3, comme une lente marche vers une terre inconnue et pourtant si rassurante. Une bonne manière de redescendre un peu après déjà franchi tant de degrés sur l’échelle de l’émoi, même si cet air, joué avec tant de solennité, en fait franchir d’autres, des caps émotionnels.
Schubert with a twist
Aussi, puisque l’extase atteint presque son acmé, place aux cocktails, avec une spécialité de la patronne. Un peu de Schubert pour le lyrisme et la tendresse, une pointe généreuse de Liszt pour la technicité et le supplément vague-à-l’âme, et voici un joyeux cocktail nommé Ständchen, dont l’effet capiteux et exaltant est toujours garanti. Consommé les yeux fermés, la tête à la nostalgie, les battements du cœur calqués sur ces doigts qui disent l’amour et l’espoir jusqu’en des pianissimo d’esthète de la nuance, l’effet est encore plus prononcé, d’ailleurs.
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Il faut bien se réveiller un peu, alors, et quoi de mieux pour ce faire qu’un fond de Couperin, avec ses fameuses Barricades mystérieuses. Un bien nommé millésime certes trois fois centenaire mais qui sait toujours se faire apprécier, avec ses notes colorées et ce cépage baroque d’origine contrôlée, dont on sent qu’il est ici restitué avec expérience et maturité.

Tous les chemins mènent à l’arôme
Mature, ce Liszt servi pour conclure les réjouissances l’est tout autant, avec notamment cette petite Rhapsodie Hongroise à la sauce Horowitz, livrée plateau en main avec tout ce qu’il faut d’épices dans la gestuelle, d’âpreté dans les nuances, de délicatesse dans l’arôme et de puissance dans le propos. L’audience était déjà bien émoustillée, la voici totalement extasiée, sous le charme d’une maîtresse des sens qui paie évidemment son digestif : un nouvel extrait d’une Rhapsodie Hongroise de Liszt, et un succulent Adagio du Concerto pour hautbois d’Alessandro Marcello arrangé pour piano par un certain…Bach. Un autre grand cru, là aussi, tellement savoureux, et servi avec tant de grâce, encore et toujours, que le public en reprendrait bien un autre.
Mais il faut bien savoir dire stop, c’est assez d’ivresse pour une seule soirée, mais c’est une ivresse qui demande à être vécue encore et encore. Surtout quand la maîtresse de maison est d’une telle générosité, servant ses hôtes sans chichis, avec une simplicité déconcertante, et avec le sourire ! Alors, on remet ça quand ?
Demandez le programme !
- Satie – Gymnopédie n°. 1
- Chopin – Prélude n. 4 op. 28
- Chopin – Scherzo nr. 3 op. 39
- J.S. Bach – Air (from orchestral suite nr. 3 in D, BWV 1068)
- Schubert – Impromptu in G flat major (from Four impromptus, D 899)
- Schubert/Liszt – Ständchen (from Schwanengesang, D. 957)
- Chopin – Polonaise op. 53
- Chopin – Mazurka op. 17 n.4
- Couperin – Les barricades mystérieuses
- Bach/Liszt – Prelude and fugue in a, from BWV 543
- Liszt – Consolation, S. 172
- Liszt/Horowitz – Hungarian Rhapsody N.2
Bis : Bach/Marcello – Concerto in D minor, BWV. 974, Adagio et Liszt : Rhapsodie Hongroise n°6 (extrait)
Image de Une : Khatia Buniatishvili © 1001 Notes – Christophe Péan

