CONCERT – Le pianiste croate Ivo Pogorelić propose un récital tout de Beethoven vêtu à la Philharmonie de Paris.
Cette année, le concours international de Chopin a fait couler beaucoup d’encre – interprétations trop unies des concurrents, favoritisme –, mais celui qui en a fait couler davantage à son époque : Ivo Pogorelić. Son interprétation unique du répertoire au concours international de Chopin, avait rappelons-le, poussé Martha Argerich à quitter le jury, en signe de protestation lorsque son poulain fut éliminé.
Lecture théâtrale
Costume queue de pie, nœud papillon, démarche lente. Dès son arrivée, Ivo Pogorelić s’assure de saluer chaque face de la salle, un public payant en avance ses respects à cet illustre pianiste. Mais ne vous méprenez pas, il remballe d’un geste le premier apprenti paparazzi du premier rang, qui dégaine son téléphone pour le photographier.
Difficile d’imaginer un enfant terrible derrière ce visage calme et bienveillant. Ce n’est qu’une fois assis à son piano, qu’on pourrait le voir transparaitre grâce à un programme consacré entièrement à (non, pas Chopin) Beethoven. Le choix des pièces n’est pas anodin, à portée dramatique forte : Pathétique, Tempête, Appassionata. Toujours sur un fil, il ne déborde jamais. Pogorelić fait découler de ces partitions un sous-texte musical presque à la manière de Shakespeare. Et comme en lisant le dramaturge anglais, la certitude de ce qu’on a entendu s’effrite dès qu’on y repense. N’y aurait-il pas une, deux, voire trois lectures possibles ? Sans oublier l’humour caché. Il semblerait que ce soit le parti pris de Pogorelić.
Rebelle de la première heure
Il est possible d’entendre le public retenir son souffle sur toute la durée du premier mouvement de la sonate dite Pathétique. La machine est lancée. Le tempo est assuré, pas trop rapide, il fait résonner ses graves avec passion, sans aucun effort apparent, c’est comme ça que l’instrument réagit sous ses doigts. Son habitude tout au long du récital à jouer comme en sourdine certaines parties pour n’en faire que mieux ressortir avec éclat les motifs suivants, est caractéristique du jeu du croate.
Les dissonances sont un jeu pour Pogorelić, il se délecte de les faire entendre précisément et non en coup de vent ; il goûte à l’écho des intervalles caractéristiques du premier mouvement de la Tempête. D’un corps détendu, un certain flegme se dégage du personnage. Il perle ses notes aigues, laisse respirer ses phrases et accentue le dialogue entre la main gauche et la main droite. Un jeu du chat et de la souris s’installe. Il fait ressortir des mélodies internes, les préférant à la ligne mélodique principale ; du premier coup d’oreille elles n’apparaissent pas comme une évidence. Ce n’est pas seulement une question d’interprétation, il compose des sonorités nouvelles, laissant résonner l’écho du sujet précédent, tout en entamant une nouvelle phrase. Ce qui s’en dégage, c’est une impression stellaire. Les Bagatelles tissent une autre facette de Beethoven et du pianiste, plus paisibles, mais tout en gardant ce fil conducteur qui tend toujours vers un ailleurs, source de tension.
Sobriété éclatante
En le regardant, difficile de le cerner immédiatement : il est sobre, et ne se dévoile qu’à travers la musique qu’il vit et joue de manière brute, avec une véritable authenticité troublante. C’est particulièrement poignant lors de l’Appassionata : entrée majestueuse, motifs miroitants, dialogue très expressif entre la main gauche et la main droite. Il fait ressortir les sonorités métalliques du piano, tout en les adoucissants quand nécessaire, avec un jeu plus groupé dans des accords plaqués, tout en rondeur.
De très (très) longues et émouvantes acclamations retentissent à la fin du récital. On lui offre deux bouquets de fleurs et un nounours, qu’il accepte gentiment. Après avoir présenté d’une voix presque inaudible son bis, il range son fauteuil ainsi que celui de sa tourneuse de pages (envers laquelle il a été très prévenant tout au long de la soirée), pour signifier poliment que peu importe les éloges qu’on lui fera, il en restera là.
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Public conquis !
Dans les couloirs de la Philharmonie, se font entendre des commentaires du public : certains sont ravis par le concert proposé, d’autres, restent sur leur faim, jugeant ne pas avoir été transporté comme ils l’auraient souhaité. Une chose est sûre, si Pogorelić n’a pas fait preuve de grande exubérance, celle qui se voit à des kilomètres, il a certainement, par une subtilité espiègle qui lui est propre, renouvelé l’écoute de ces pièces par sa lecture entre les lignes, éclairant des mélodies internes enfouies. Stay tuned pour le récital de la défenseuse ultime de l’artiste : Martha Argerich en duo avec Nelson Goerner, ce soir, à la Philharmonie également.
Demandez le programme !
- L-V. Beethoven – Sonate n°8 op. 13 « Pathétique »
- L-V. Beethoven – Sonate n°17 op. 31 « La Tempête »
- L-V. Beethoven – Bagatelle op.33 n°6
- L-V. Beethoven – Bagatelle op. 126 n° 3
- L-V. Beethoven – Sonate n°23 op. 57 « Appassionata »

