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Érik Satie et un autre Érik dans les profondeurs expérimentales du Teatro Colón

COMPTE-RENDU – L’énigmatique Érik, hérité du fameux roman de Gaston Leroux, assiste au Centre d’Expérimentation du Teatro Colón de Buenos Aires à un hommage au centenaire de la disparition de son compositeur, Érik Satie. Un chapitre inédit inspiré du Fantôme de l’opéra :

DES ANTIQUITÉS DU FUTUR

L’endroit aurait pu paraître inquiétant, pour le moins troublant, incongru.

– C’est autant une expérience en soi qu’un concert… susurra mon voisin d’une voix qui n’attendait vraisemblablement aucune réponse.

Dans ces sous-sols infernaux du Teatro Colón, tous les sens étaient effectivement convoqués pour planter cette atmosphère souterraine empreinte de mystères, de contrastes, entre pierre murale suintant mélodies et souvenirs d’un passé mythique et décor électrique d’éléments scéniques hétéroclites bien actuels : un pupitre lumineux, un écran, un miroir de cirque illuminé sans fond, une lampe annulaire formant le “O” de Socrate, un Steinway noir de concert et, concernant les éléments immatériels, une fragrance, signature olfactive esquivant l’humidité de l’air des sous-sols, ainsi qu’un son sec, ténu mais continu, une note électronique comme point d’orgue discret annonçant l’imminence d’un événement.

© Prensa Teatro Colón – Juanjo Bruzza

Je fus surpris que mon voisin s’exprimât dans ma langue, dans un français sans accent, ici, à Buenos Aires.

– Veuillez m’excuser, vous êtes français ? dis-je en tournant légèrement la tête dans sa direction, constatant que son couvre-chef et le loup qu’il portait m’empêchaient de distinguer son visage.

– Effectivement, cher monsieur.

Puis, en me tendant une main gantée glaciale :

– Pardonnez mon indiscrétion mais je vous ai vu griffonner dans votre carnet dans notre langue, vous êtes sans doute critique, d’où ma curiosité, je vous prie de me pardonner… Enchanté… Érik, avec un “k”.

© Prensa Teatro Colón – Juanjo Bruzza

La précision me fit sourire. Lui rendant la politesse, je me risquai à un mauvais jeu de mots :

– Satie ?

– Vous ne croyez pas si bien dire. J’étais là vous savez, à Paris, en 1918, pour la création du Socrate que nous allons entendre. À cette époque, j’étais infiniment plus connu que son admirable compositeur… et tout aussi invisible. Ce cher Gaston Leroux, bienfaiteur et bourreau, m’avait fait sortir du silence auquel moi, qui avais consacré toute mon existence à écouter et composer tant de belles mélodies dans l’ombre, j’aspirais plus que quiconque. J’étais sur toutes les bouches et dans toutes les bibliothèques des mélomanes. Satie, lui, était encore un inconnu. En particulier du public de l’opéra qui, il faut bien le dire, l’aura longtemps snobé. Cela paraît difficile à imaginer de nos jours mais, à cette époque, mis à part quelques initiés, Debussy, Stravinsky… presque personne ne le connaissait !

Je restai bluffé de ce que j’entendais, ne sachant que penser de la plaisanterie improvisée par ce personnage rocambolesque, ou romanesque, assis à mes côtés. Intrigué, je poursuivis :

– De sorte qu’effectivement, vous avez…

Un geste explicite de la main d’Érik me signifia le caractère vain de mon élan.

© Prensa Teatro Colón – Juanjo Bruzza

Simultanément, la luminosité de la salle et celle du son continu avant-gardiste qui la traversait s’amoindrirent. Érik frémit : depuis les coursives du sous-sol, une voix a cappella entonna l’épitaphe de Seikilos qui retentit de nulle part, comme une somptueuse et langoureuse épigraphe sonore. La voix de soprano qui s’en dégageait résonnait avec douceur comme une voix d’outre-tombe perdue dans les limbes de temps immémoriaux. La limpidité du chant baigna littéralement la scène d’une luminosité ancestrale. Une pianiste fit une entrée fantomatique. Fernanda Morello exécuta, et avec quelle grâce, la première des Gymnopédies. J’en fus surpris puisqu’aucun programme de salle n’avait été distribué. Comme si cette mélodie était une éternelle redécouverte, le tempo s’ajusta sur une lente et lancinante complainte d’une mélancolie liquide qui supplantait le sentiment pour ne viser que l’émotion pure, la beauté du son par et pour lui-même, à travers un jeu éthéré et aérien. Érik semblait, comme moi, en être bouleversé. Sa main gantée tremblait.

La mise en scène d’Emanuel Fernández prit tout son sens et sa cohérence avec le jeu théâtral de Marcos Montes, sans ambage ni excès d’histrionisme. Cette théâtralité rendit au concert sa qualité de spectacle vivant. Ce narrateur en costume d’époque fit revivre les mots et les éloquents silences d’Érik Satie lui-même, mais aussi des témoignages de John Cage, James Tenney, Winnaretta Singer (la fameuse Princesse de Polignac), Igor Stravinsky et Darius Milhaud, traçant ainsi des correspondances inédites, des jeux d’influence subreptices bientôt illustrés en musique avec George Antheil (fêté dans la grande salle de ce même théâtre il y a quelques années), et son onirique Ôde à une urne grecque dont c’était la première latino-américaine, sur un texte de Keats. John Cage et une pièce pour piano solo intitulée In A Landscape furent par la suite comme une respiration bucolique et spirituelle, exécutée avec tact et sensibilité. Soit autant de ramifications signifiantes, d’entrelacs entre le verbe et le son dans cet univers fait de galeries artistiques souterraines. Un programme décidément plus éloquent et construit que mon voisin et moi-même avions pu l’imaginer.

Vint la pierre angulaire de la soirée. Socrate, drame symphonique pour piano et voix, fut un moment en apesanteur, hors du temps, littéralement. Mon interlocuteur resta un long moment à scruter, les yeux levés au ciel, l’infini du temps et, peut-être, à savourer les douceurs d’un souvenir lointain, lors de la création de l’œuvre, qu’il tentait de raviver. Sa procession immobile fut brutalement interrompue :

– Vous connaissez cette chanteuse ?

© Prensa Teatro Colón – Juanjo Bruzza

Son intervention à peine chuchotée me dérouta, tant les vrais mélomanes s’interdisent les bavardages.

– Il s’agit de Constanza Díaz Falú, une soprano argentine bien connue du public.

Érik se délectait assurément de cette voix flûtée, claire et lumineuse, dotée d’une puissance expressive rare, ciselée, tant les projections semblaient ornementées de délicatesse, à la recherche d’une profondeur oubliée. Ses échappées vocales firent le lit de l’llissus et nous transportèrent sur ses rives. Ce voyage lyrique connut son apogée émotionnelle avec la mort de Socrate, et la chanteuse sut rendre avec quelle capacité dramatique dans la voix l’effet du venin coulant dans les veines du célèbre philosophe. Le toucher de la pianiste Fernanda Morello, plein de poésie et de gravité, portait aux nues la partition d’Érik Satie.

L’autre Érik, à peine les ovations du public étaient-elles redescendues en intensité, s’enfuit en me glissant à l’oreille :

– Au plaisir de vous lire, je file puisqu’on donne dans la salle principale La Traviata et je ne souhaitais pas perdre l’opportunité d’entendre ici, après un si long voyage, ce classique du répertoire, dans une maison aussi prestigieuse !

Son ombre disparut.

Les loups vivent en meute, c’est bien connu. Nul ne sait si le loup noir que portait Érik ce soir-là ne chercha pas, suite à cet hommage à Satie, à séduire ce « Loup blanc », du nom du somptueux costume créé par Matías Mene Moyano pour la soprano Constanza Díaz Falú.

© Prensa Teatro Colón – Juanjo Bruzza
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