CONCERT – L’un des premiers concerts de l’année à l’Opéra de Nice, comme en écho à l’actualité, convoque la figure complexe de Ludwig van Beethoven, compositeur hanté par ses propres guerres intérieures et ses espoirs de paix entre les Nations.
Les deux volets du programme, le Concerto pour piano n° 3 et la Symphonie Pastorale, se lisent, sous les doigts de Célia Oneto Bensaid et la baguette d’Anna Sułkowska-Migoń, comme le roman Guerre et Paix de Tolstoï.
Dans le roman de l’écrivain russe, scènes de bataille et scènes de la vie intime sont étroitement liées : de même, dans les deux partitions de Beethoven, admirateur repenti de Bonaparte, tension orageuse et sérénité radieuse circulent en permanence. Les deux interprètes, à la sensibilité exacerbée, s’en font de fins récepteurs. La situation de remplacement « au pied levé » de la pianiste soliste — Marie-Josèphe Jude étant souffrante — accentue encore cette lecture, où urgence, prise de risque et fragilité assumée deviennent partie prenante de la musique : éléments expressifs et existentiels du long récit de vie de la soirée. S’il y a une caractéristique, une signature sonore propre à la jeune pianiste, et que relaie, en compagnonne attentive et engagée, la cheffe, c’est bien cette capacité à conduire la longue phrase beethovenienne, entre étirements mélodiques et cellules rythmiques, avec le souffle propre à la narration romanesque.
Guerre intérieure : de l’instabilité à la décision
La guerre est intérieure, car jamais elle ne sonne le clairon ou le tocsin, quand le pupitre des cuivres de l’Orchestre Philharmonique de Nice vient à s’étoffer avec l’Orage, ou quand les traits virtuoses de la grande cadence du premier mouvement du concerto viennent à s’accumuler. La sonorité se déploie, généreuse, mais elle reste à couvert, à l’abri de toute brutalité, comme si elle émanait de l’oreille intérieure du compositeur. Si les deux interprètes s’engagent dans la bataille, ou dans la tempête, c’est constamment avec le souci de dégager les grandes lignes de l’architecture formelle beethovenienne, d’en éclairer les arêtes les plus porteuses. L’état de vigilance, plus que de simple concentration, de la pianiste, est palpable. En stratège, elle privilégie l’élan global, comme si elle se donnait des ordres militaires à elle-même, laissant les transitions ou les ornementations au second plan. Il s’agit de construire plus que de chanter, de tracer le plan, chapitre par chapitre, plus que de s’attarder sur une réplique. Chaque geste engage la forme entière, avec fermeté, la netteté mélodique revenant aux instants de paix. L’attaque est nette, l’élan est libre plutôt que mécanique, l’aboutissement ne se veut pas vainqueur de manière péremptoire.
Comme chez Tolstoï, la guerre n’est pas idéalisée. Elle réunit, dans le long quotidien d’une campagne, rustique ou militaire, franches offensives et incertitudes douloureuses. Il y a de la guerre intérieure dans la Symphonie Pastorale, car le ressenti beethovenien face à la nature est parfois fait d’instabilité, de micro-climats, de dérèglements, que la cheffe, obéie comme un seul homme par la phalange niçoise, fait surgir des sous-bois de la partition. Pour les interprètes, il s’agit moins de gagner la bataille que de tenir sa position et retenir les assauts.
Paix extérieure : de la netteté à l’équilibre
La paix se donne à entendre sur la surface acoustique, le champ de bataille se transforme en un paisible champ de blé. Dans le Concerto pour piano, elle affleure dans le Largo, aux vibrations moelleuses et frémissantes, donnant vie aux longues lignes — de la main — que déploie la pianiste. Les articulations des doigts disparaissent dans le halo soigné et soyeux de la pédale. Le temps est suspendu comme dans les pages que Tolstoï consacre à la rêverie intime et lucide, quand les personnages se demandent quel est le sens de leur combat. Dans la Symphonie Pastorale, la paix s’étend sur la surface du globe, et l’enveloppe de son orchestration cosmique, sous la direction à la fois géométrique et soyeuse de la cheffe. Monte alors vers le ciel acoustique un grand bel canto symphonique, ode à la joie concrète et matérielle, puisant sa matière dans l’humus et dans l’humain. Dans le deuxième mouvement, la paix se fait palpable, par le frisson des cordes, les alliages des vents puis leur superposition. Cette sagesse de la Terre parvient à absorber l’orage, à amortir la violence péremptoire des cuivres, le tout avec un sourire olympien qui ne quitte pas les lèvres de la cheffe.
Comme dans Guerre et Paix, l’harmonie finale reste toujours provisoire. Mais c’est le propre de la musique que de relancer les dés à chaque interprétation, dans le souvenir plus ou moins vif des expériences passées. Cette transmission particulière semble être au cœur de la mission de Bertrand Rossi, Directeur des lieux soucieux de programmer de jeunes interprètes pour les mettre au contact d’un répertoire qui n’a pas fini de nous faire méditer, sur la guerre comme sur la paix.
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Photo de Une : © Maria Mosconi

