COMPTE-RENDU – En s’emparant de la pièce culte de Peter Shaffer, Olivier Solivérès livre une version aussi féroce que jubilatoire, qui nous plonge dans l’esprit tourmenté de Salieri, grand rival de Mozart. Portée par le duo magnétique Jérôme Kircher et Thomas Solivérès, la pièce est à redécouvrir jusqu’au 5 avril au Théâtre Marigny.
Dès le hall du théâtre, nous sommes plongés au XVIIIᵉ siècle : masques d’époque sur les visages du personnel, pianiste poudré et perruqué jouant du Mozart. Alors, quand un comédien surgit sur la scène pour faire résonner les trois coups réglementaires, nous y sommes déjà.
Amadeus vs Salieri : entre mythe et réalité
Oublions la comédie musicale façon « Mozart, l’opéra rock », Amadeus est d’abord la pièce de théâtre de Peter Shaffer, immortalisée en 1984 par le film magnifique de Miloš Forman, chef-d’œuvre du 7e art, couronné de 8 Oscars. Bref, gardez la partition, car nous l’avons déjà en tête.
La scène s’ouvre sur un vieil homme qui semble hanté par son passé, presque possédé. Il délire et se confesse au public en affirmant être l’assassin de Wolfgang Amadeus Mozart. Cet homme n’est autre qu’Antonio Salieri. Il nous promet la vérité, toute la vérité sur cette histoire.

Salieri est le compositeur officiel de l’Empereur et serviteur de Dieu, travailleur acharné, obsédé par la reconnaissance et rongé par la jalousie. En face, Mozart c’est le jeune prodige magnétique, impertinent, génial, puéril et outrancier avec ses blagues scatologiques. Sans parler de son rire complètement délirant ! L’un détruira l’autre, une thèse déjà soutenue par l’écrivain russe Alexandre Pouchkine dans une pièce de théâtre à l’origine de ce mythe entre les deux compositeurs (Mozart et Salieri, 1830, qui a inspiré un opéra à Rimski-Korsakov). Leur affrontement est le cœur de la pièce, tout comme dans le film : deux présences charismatiques, deux générations, deux visions de la musique et deux manières d’habiter la scène.

Une scénographie virtuose
Olivier Solivérès, à qui l’on doit l’adaptation réussie du Cercle des Poètes disparus, orchestre cette tragédie avec une redoutable fluidité. Les tableaux s’enchaînent sans temps mort comme une partition bien réglée : il n’y a ni trop de notes ni trop peu, il y en a juste le nombre qu’il faut !
Et la musique, omniprésente, agit comme un fil rouge de la dramaturgie. Les airs les plus célèbres de Mozart, extraits de L’Enlèvement au Sérail, Les Noces de Figaro, Don Giovanni (quand plane l’ombre du papa mort), La Flûte enchantée (et ses références maçonniques) ou le Requiem (quand Mozart rend son dernier souffle), ponctuent le récit.

Un casting de petits génies
Jérôme Kircher impressionne en Salieri : silhouette sombre et maléfique, séducteur ambitieux qui se délite peu à peu dans ses propres ténèbres. Un homme qui comprend le génie sans pouvoir l’atteindre. On se souvient qu’à la toute fin du film, en pleine crise de démence, il est prêt à s’autoproclamer le « saint patron des médiocres ».
Face à lui, Thomas Solivérès (le petit frère du metteur en scène), chevelure blonde et perruque ébouriffée, campe Mozart, insolent avec une énergie débordante, presque enfantine. Il bondit, joue du piano de dos, rit à gorge déployée, lance des blagues vulgaires et donne presque l’air d’un fou.

Autour d’eux, la douzaine d’interprètes, dont des chanteurs lyriques pour interpréter les airs d’opéras, est impeccable. Mention spéciale à Lison Pennec, qui bouleverse en Constance, prête à s’humilier en se dénudant devant Salieri, pour éponger les dettes d’un mari prodig(u)e déjà vacillant.

Certes, la pièce cède parfois à quelques facilités comiques un brin graveleuses pour séduire le grand public (mais on pardonnerait tout à Mozart !). Elle a toutefois le mérite de rendre vie au célèbre compositeur, accessible à tout le monde. On rit, on pleure, on apprend. Et l’on ressort avec une envie irrépressible : revoir le film de Forman, réécouter le Requiem, et laisser la musique de Mozart nous émouvoir encore et encore. *rire dément de Mozart*
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