COMPTE-RENDU — Au Théâtre des Champs-Élysées, Sir András Schiff consacre un long récital entièrement dédié au piano de Franz Schubert, servi par une interprétation d’une grande intelligence musicale, où la virtuosité s’efface constamment au profit du discours.
Impossible de ne pas remarquer, en entrant dans la salle, le Bösendorfer rouge installé seul devant le rideau fermé. Une fois le récital commencé, pourtant, sa couleur devient presque un détail : toute l’attention se porte sur la musique. Pendant près de deux heures et demie, avec entracte, András Schiff parcourt quelques-unes des plus belles pages pianistiques de Schubert, depuis les Klavierstücke et les Impromptus jusqu’à la vaste Sonate en sol majeur D. 894.
Schubert n’a vécu que trente et un ans. Au vu de l’immensité de son catalogue, on peut légitimement se demander à quel moment il trouvait le temps de dormir. Ce récital rappelle surtout combien son œuvre pour piano concentre une étonnante diversité d’atmosphères, entre confidence, élan lyrique, profondeur harmonique et éclats plus virtuoses.
Schubert prend la parole
La première partie du programme compose un véritable parcours à travers les multiples visages du compositeur. Les pièces brèves se succèdent avec une remarquable fluidité, révélant tour à tour une écriture d’une grande simplicité apparente et une étonnante sophistication. Les thèmes émergent avec évidence, les sous-thèmes prolongent naturellement le discours, tandis que les variations et ces délicates mélodies accompagnées témoignent d’un équilibre constamment renouvelé entre chant et harmonie.
La grande Sonate D. 894, proposée après l’entracte, offre un autre espace d’expression. Plus ample, plus méditative, elle permet à Schiff de construire un vaste récit musical où chaque épisode trouve naturellement sa place.
Faire chanter le piano
La qualité de l’interprétation impressionne avant tout par son naturel. Rien ne paraît démonstratif, rien ne cherche à attirer l’attention sur la performance elle-même. Tout semble mis au service de la musique.
Schiff fait véritablement chanter son instrument. Les mélodies cristallines se déploient avec une souplesse exemplaire, les voix intermédiaires demeurent parfaitement lisibles et les accompagnements conservent toujours leur fonction expressive. Les dissonances elles-mêmes trouvent leur place dans un discours d’une grande fluidité, où chaque nuance participe à la construction de l’émotion. À plusieurs reprises, on croirait presque distinguer les voyelles et les consonnes des Lieder qui habitent toute l’écriture de Schubert, comme si le piano devenait une voix sans paroles.
Les contrastes de dynamique dessinent un véritable parcours émotionnel. Aux instants de mélancolie succèdent des élans d’une énergie contenue, puis des épisodes d’un lyrisme presque suspendu, sans que jamais l’équilibre de l’ensemble ne soit rompu. La technique semble constamment s’effacer derrière le discours musical : Schiff préfère laisser les phrases respirer, les harmonies se colorer et la musique raconter elle-même son histoire.
Une salle à l’écoute
Le public du Théâtre des Champs-Élysées suit le récital dans un silence d’une remarquable concentration, avant de réserver au pianiste une longue ovation. Très généreux, András Schiff remercie la salle par trois bis qui prolongent encore ce moment de partage.
Ce récital rappelle combien la musique de Schubert peut émouvoir lorsqu’elle est servie avec autant de finesse, de simplicité et d’écoute. Une belle leçon d’interprétation, portée par un artiste qui place toujours le compositeur au centre de son jeu.
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