AccueilA la UneLa Flûte enchantée au Festival d'Aix-en-Provence : Silence, on tourne

La Flûte enchantée au Festival d’Aix-en-Provence : Silence, on tourne

COMPTE-RENDU — En ouverture du Festival d’Aix-en-Provence 2026, au Théâtre de l’Archevêché, Leonardo García-Alarcón dirige La Flûte enchantée de Mozart, où la mise en scène de Clément Cogitore fait tourner les images de l’Histoire et les idéologies du XXe siècle dans une ronde initiatique, à la fois figure d’enfermement et d’émancipation. 

Un cercle vicieux

Clément Cogitore inscrit La Flûte enchantée dans un univers en révolution : les enfants tournent en ronde, les images d’archives reviennent en boucle, les décors enferment les êtres dans des structures faites de néons et de métal. L’art du mystère égyptien propre à Mozart fait place à un paysage en ruine où flotte le frisson des civilisations mortelles. De Berlin bombardé à New-York en construction – archives filmées permanentes en toile de fond – l’enfance est au centre d’un cercle fermé. Pourtant, dès le départ, l’enfant est un être entier, porteur d’espoir. Un garçon et une fille doublent Tamino et Pamina et grandissent de l’adolescence à l’âge adulte en traversant les épreuves.

La Flûte enchantée par Cogitore (© Jean-Louis Fernandez)

Sur eux pèsent plusieurs figures d’autorité. Edwin Crossley-Mercer confère au Sprecher, gardien du seuil de la mort, une résonance surnaturelle, tandis que Sabine Devieilhe distille une Reine de la Nuit blessée. Si sa colorature veut glacer les tympans, son cristal se fond dans la plainte maternelle. Entourée d’une ronde d’enfants, en louve dominante, elle se laisse finalement traîner par eux sur un drap, telle une souveraine déchue. Brindley Sherratt compose un Sarastro ambigu. Entouré d’une équipe de médecins inquiétants au premier acte, promoteur immobilier de Manhattan au second, il se tient sur une corde raide, entre promesse de sagesse et tentation totalitaire. L’opposition simpliste entre les ténèbres et la lumière ne peut survivre aux heures sombres de la Modernité pour Cogitore. Les Trois Dames, lampes à pétrole à la main, sont des silhouettes surgies d’un monde en état d’urgence. L’un des sommets de leur triangle sonore est la mezzo-soprano Adriana Bignagni Lesca, qui marque par la richesse ocrée de son timbre.

Le Chœur de chambre de Namur et la Maîtrise de Dortmund viennent parachever et clore la ronde sans fin du Grand Œuvre mozartien. La pureté de leurs voix répond à leurs solides jeux de jambes et de bras (chorégraphie d’Evelin Facchini), qu’ils soient enfermés dans les cages lumineuses de la scénographie ou acteurs d’une danse cosmique.

La Flûte enchantée par Cogitore (© Jean-Louis Fernandez)
Le cercle des initiés

La ronde change de nature, devient cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Le mouvement cesse d’être répétition pour devenir transmission. 

La Flûte enchantée par Cogitore (© Jean-Louis Fernandez)

Ying Fang en Pamina est le cœur battant du spectacle, incarnant la possibilité de métamorphose et d’espérance de l’humanité. Ses entrées pianissimi ne rompent jamais le lien entre l’air qu’elle chante et l’air qu’elle respire. Le Tamino de Mauro Peter s’offre comme le miroir, doux et cohérent, de son évolution. Mais c’est le Papageno de Sean Michael Plumb, à la voix et au jeu généreux, qui vient agrandir le cercle aux dimensions de l’humanité tout entière.

La Flûte enchantée par Cogitore (© Jean-Louis Fernandez)

Le spectacle repose sur un choc saisissant entre instruments d’époque et images d’époque. En fosse, la Cappella Mediterranea, met la profondeur de ses timbres au service d’une partition mobile, à l’intérêt dramatique constamment renouvelé. Le chef, en osmose avec la lecture scénique, accompagne la spirale du spectacle avec une gestique souple et précise, capable de produire les subtils accelerandos et suspensions propres à l’élan dramatique. Les trois trombones, alto, ténor et basse, sur scène, deviennent colonnes d’harmonie. 

La Flûte enchantée par Cogitore (© Jean-Louis Fernandez)

Le merveilleux mozartien résiste à tout : enfants décharnés, mythologies américaines, archives colorisées, même si l’équipe scénique est huée par une partie de l’assistance lors des saluts. Mais pour Clément Cogitore, le cercle est la forme même de l’existence : ronde enfantine, manège enchanté, roue de l’Histoire ou rituel initiatique.

La Flûte enchantée par Cogitore (© Jean-Louis Fernandez)
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