COMPTE-RENDU – La production à succès de La Flûte enchantée mise en scène par Barrie Kosky et le collectif 1927 fait escale à l’Opéra de Lille, sous la direction dynamique du jeune chef italien Riccardo Bisatti, pour une relecture pop et expressionniste du dernier opéra achevé de Mozart.
Depuis sa création en 2012 à la Komische Oper Berlin, cette mise en scène de La Flûte enchantée par Barrie Kosky et Suzanne Andrade du collectif 1927 connaît un grand succès et continue encore aujourd’hui à faire le tour du monde en étant donnée à l’Opéra de Lille, remportant une nouvelle fois tous les suffrages du public avec ferveur. L’enthousiasme populaire que suscite cette proposition bigarrée repose pour une grande part sur une lecture expressionniste et pop par laquelle cet opéra symptomatique est filtré de manière très imagée, distrayant constamment le spectateur, au risque de le faire passer à côté des enjeux métaphysiques ténus visés par Mozart et son librettiste Emanuel Schikaneder.
Fantasmagorie pop
Tous les protagonistes empruntent la gestuelle des acteurs de films muets, paraissant surgir de scènes inquiétantes de films expressionnistes allemands, autant du Cabinet du docteur Caligari ou des Mains d’Orlac de Robert Wiene que de M le Maudit ou du Docteur Mabuse de Fritz Lang. En faisant évoluer la trame opératique dans un dispositif vidéo qui crée des décors et des animations pop très protéiformes, une féérie fantasque se déploie, son et lumière faisant de La Flûte enchantée un dessin animé où les personnages sont incarnés par de vrais acteurs dans un monde d’illusions mouvantes. Les rêveries pop aux couleurs criantes des animations se fondent ainsi sans heurt dans les climats angoissés de films expressionnistes allemands. Ce choc des contraires réussit particulièrement dans les passages parlés de l’opéra qui sont remplacés par des intertitres de films muets synthétisant les dialogues tandis qu’un pianoforte joue des extraits des Fantaisies n°3 et 4 de Mozart pendant que des fantasmagories pop très imagées surgissent des cerveaux en surchauffe de Papageno, Monostatos ou la Reine de Nuit.
Le Bal des têtes
Pamina – la soprano Natasha Te Rupe Wilson timbre souple et séduisant, passant de la petite fille timorée à l’amoureuse accomplie – a la coupe de cheveux et l’allure de Louise Brooks, inoubliable actrice fatale des grands films muets de Pabst comme Loulou ou Journal d’une fille perdue. Tamino – le ténor Mingjie Lei, voix juvénile exprimant avec fraicheur et spontanéité les réactions de la jeunesse face aux surprises de la vie – apparaît comme le héros ingénu type des films muets, avec son smoking de jeune homme du monde et son maquillage lui blanchissant les joues qui lui donne l’apparence d’un clown qui s’ignore.

La soprano hongroise Regina Koncz en Reine de la Nuit devient une impressionnante araignée pop, insecte menaçant au milieu de sa toile géante, tissant sans succès ses pièges mais réussissant avec éclat les aigus extrêmes et toute la spectaculaire gymnastique vocale de son rôle dévolu à la colère vaine.

Guignol’s Band
Papageno prend la forme d’un Buster Keaton lunaire en costume canne et chapeau jaune, le baryton Jarrett Ott campant à plaisir tous les registres burlesques de cet esprit erratique battant la campagne. Il associe avec brio la tension nerveuse de l’expressionnisme aux artifices fluo délibérément criards du pop art et de la pop culture, tout comme le percutant ténor Elmar Gilbertsson en Monostatos, à la fois Nosferatu diabolique de Murnau et guignol nasillant de cartoon de Tex Avery.

La basse Adrien Mathonat impose un Sarastro débonnaire, au timbre chaud et enveloppant, résidu psychique d’un vieux film muet oublié, venu apporter sa sagesse lénifiante dans un décorum expressionniste pop dont les clignotements magnétiques apaisent les passions exacerbées. Les expressives Julie Goussot, Polly Leech et Alexandra Urquiola font Trois Dames croqueuses d’hommes, droites surgies de ces films burlesques illustrant à outrance l’obsession de la bagatelle.

À la tête de l’Orchestre National de Lille, le jeune chef italien Riccardo Bisatti insuffle dynamisme, couleurs et intensité à la matière orchestrale si mouvante de ce Mozart tardif lumineux et crépusculaire, bien entouré par l’harmonieux Chœur de l’Opéra de Lille et Galina Ermakova au pianoforte.

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