COMPTE-RENDU — Au Festival d’Aix-en-Provence, Raphaël Pichon dirige le Requiem de Mozart dans la mise en scène de Romeo Castellucci, à la tête des forces de Pygmalion. Entre chant grégorien, terre, peinture, végétal et corps en mouvement, cette traversée fait de la pureté et de la salissure les deux pôles d’une même méditation sur la condition humaine.
L’immaculée conception de l’opéra
Le spectacle naît d’une rumeur du monde. Avant Mozart, un fil grégorien féminin s’élève depuis les coulisses, œuvre sélectionnée par Raphaël Pichon, en chef-compositeur. Source de toute musique sacrée, elle installe l’écoute dans une solennité stellaire qui génère un silence plein. Les voix féminines semblent porter les gestes usés du grand âge de la première figurante jusqu’aux portes du repos éternel. Raphaël Pichon inscrit l’œuvre mozartienne dans ses origines premières : le plain-chant et ses ornementations horizontales, inspiratrices des architectures polyphoniques à venir.
Romeo Castellucci répond à cette aspiration verticale par une scénographie à la fois dépouillée et chargée de matières et de corporéités diverses : figurants, danseurs et choristes. Un lit de gisant vide, un immense voile noir, une procession silencieuse : tout relève moins du théâtre que d’un rite immémorial, celui rendu par l’humanité aux défunts. La mort est le destin de chacun, du vieillard au nourrisson, isolé au centre de la scène, à la toute fin du spectacle.
Le règne du végétal est constamment présent. Lauriers, oliviers, arbres portés et plantés : figures de sève montante et promesse de vie en immortalité. Les mains des protagonistes sont levées vers le ciel tels des mudras sacrés. Les rondes, les courses synchrones ou inversées donnent à la chorégraphie d’Evelin Facchini une dimension à la fois terre à terre et cosmique.

En fosse, les cordes avancent et reculent comme des vagues dans les interstices des longues vocalités du plateau, tandis que les vents grésillent tels des coquillages nacrés. Sur le plateau, les mots-clés de la liturgie gagnent les étoiles comme les couches inférieures du globe terrestre, recouvertes de glaise sombre. Les pianissimi du Chœur Pygmalion ont la douceur d’une patine comme la violence d’un surgissement. Les quatre solistes, même s’ils ne cherchent pas l’effet individuel, ont des instruments caractérisés : lumière enfantine de Mélissa Petit, matière terrienne de Beth Taylor, ligne solaire de Duke Kim et profondeur tellurique d’Alex Rosen. Ils s’agrègent comme les couleurs d’une fresque encore immaculée.
La souillure en quête de lumière
Mais chez Castellucci, la pureté est toujours provisoire et se bat avec la matière. L’innocence naît de la fissure. La petite fille aux bras accrochés vers le ciel, maculée de pigments, affublée d’un costume démoniaque, devient une figure sacrificielle. Un jeune garçon, chanteur à l’innocence absolue, joue avec un crâne comme avec un jouet : vanité ludique qui fait écho à l’enfantisme qui caractérise l’ensemble de la programmation du Festival cette année.

La terre, comme avec la production ultérieure de Castellucci sur la symphonie Résurrection de Mahler créée en 2022, recouvre la scène. Au Lacrimosa, les mains des protagonistes s’y enfoncent comme pour s’y repaître ou renouer avec l’origine. Cette fange évoque autant la revégétalisation du monde que la froideur de l’ensevelissement, tandis que les surtitres de l’atlas des extinctions défilent en fond de scène. La salissure réside aussi dans les jets de peinture qui recouvrent le mur blanc de fond de scène. Les pigments de l’arc-en-ciel disparaissent sous leurs superpositions chaotiques.

Si sacré et profane se confondent, la musique de Mozart, sous les mains grand ouvertes de Pichon, reste purificatrice, rédemptrice. Le hautbois traverse l’espace avec un timbre irréel, dans lequel se fond la clarinette. À la fin, seule l’enfance demeure. Le jeune garçon chante In Paradisum a cappella avec une fragilité pure, bientôt rejoint par les cinq âges de la vie d’une femme qui s’effacent pour laisser un nourrisson seul au centre du plateau.

Longtemps silencieuse, comme sidérée par la réalité crue de cette dernière image quasi tabou, la salle finit par saluer chaleureusement cette proposition, même si quelques huées isolées rappellent la dimension sacrée pour certains de l’opus testamentaire mozartien, qui se devrait être immunisé, comme tel, de toute profanation.
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