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Carmina Burana rafle la mise sur le tapis du Palacio Libertad de Buenos Aires

COMPTE-RENDU – Quinte flush royale ! Chef, orchestre, chœurs, solistes et public, les cinq cartes maîtresses d’un concert flamboyant débouchent sur un dénouement musical inattendu en forme de finale avant l’heure :

Carmina Burana de Carl Orff avait été programmé il y a peu, dans sa version de ballet, pour la saison 2024 du Teatro Colón. La reprise de la version de concert reste une production du Teatro Colón (établissement public dépendant de la ville de Buenos Aires) mais délocalisée au Palacio Libertad (ex CCK, Centro Cultural Néstor Kirchner, du nom d’un ancien Président), structure gérée par l’État argentin. Cette collaboration trouve son point de rencontre – rarissime grand chelem vocal – dans la réunion des trois chœurs les plus prestigieux du pays. 

© Prensa Teatro Colón – Patricio Cortés
Croupier et joueurs 

Le chef Carlos Vieu joue cartes sur table. Du haut de sa stature, tel un Roi de Trèfle conquérant et héroïque, il possède une gestuelle précise et fertile qui parvient à emmener loin et porter haut son orchestre. De sa main alerte, il distribue conseils, injonctions et nuances et, parfois, du sourire et du regard, appréciations et récompenses à l’ensemble des joueurs qui l’entourent et répondent à ses attentes. Ce croupier, qui gère et impose ses choix, a véritablement la main : il fixe ses règles et parvient aisément à faire gagner la partie, tant sa maîtrise de la partition et son accompagnement de toutes et tous guident la bonne conduite et la réussite de l’ensemble. Les percussions (timbales et grosses caisses) sont trébuchantes, les pianos percutants, les cuivres rutilants, les cordes des violons, violoncelles et contrebasses vives et chaudes. Chacun semble jouer franc jeu et vouloir abattre ses propres cartes.

Trois c(h)œurs 

Ce ne sont pas moins de 212 chanteurs et chanteuses qui réunissent le Chœur Polyphonique National (directeur invité : Fernando Tomé), le Chœur permanent du Teatro Colón (dirigé par Miguel Martínez) ainsi que son Chœur d’Enfants, dont Mariana Rewerski est à la tête. Cette gigantesque cohorte vocale officie en pleine harmonie, toujours sous le signe et la couleur du Trèfle (comme son Roi), répartie sur les gradins situés au-dessus et autour de la scène, et servie par l’excellente acoustique d’une salle immense et spacieuse. La réussite vocale est manifeste, les couleurs des groupes se fondent et rivalisent d’intensité. Des pianissimos les plus suggestifs aux fortissimos les plus dévastateurs, les trois chœurs sont bien les atouts maîtres de la soirée, trois cœurs battants irriguant d’éclat un public ravi de cette pioche exceptionnelle. Outre quelques rares et légers décalages, on peut juste regretter que des fredonnements n’aient pas été encore plus étouffés, à l’image d’un froissement de cartes à jouer défiant le sort en effleurant le tapis vert.

Un Valet, un As et une Reine

Parmi les solistes, le ténor Ricardo González Dorrego possède une voix limpide très haute et claire, presque écorchée vive. Sa loyauté sans faille à la partition, son dévouement passionné dans son interprétation sont ceux d’un Valet de Cœur serviable, sensible et fidèle.

Puissance, courage, virtuosité, versatilité, justesse extrême : le baryton Fabián Veloz, porte-parole d’un destin implacable et d’une colère noire, possède les qualités vocales qui font de lui l’As de Pique de la soirée. À l’image de cette carte tranchante comme une lame de combat, son interprétation impose une autorité dramatique absolue. La voix est remarquablement souple, lisse, soyeuse et parfaitement audible. 

La soprano Laura Rizzo, vêtue d’un costume vert pâle brodé de crêpe, évoque par cette couleur végétale la fertilité d’une Dame de Trèfle, tout en conservant l’éclat passionné de la Dame de Cœur. Elle a l’apparence, les déplacements et gestes physiques ainsi que les inflexions vocales d’une fée lyrique : la voix demeure à chaque instant d’une somptueuse harmonie sur toute la tessiture. De couleur claire, de vigoureuses projections limpides et cristallines, parfaitement maîtrisées sur le plan de la justesse et de l’assise, embellissent avec éclat l’air ambiant. 

Brelan de nationalisme en final(e)

« AR – GEN – TINA ! AR – GEN – TINA ! ». Après le bis du « O Fortuna » (la roue qui tourne), des applaudissements à tout rompre accompagnent ce brelan sonore en trois temps, dépliant peut-être inconsciemment le bleu, le blanc et le jaune du drapeau argentin. Toute la salle s’enflamme. Public, musiciens, chanteurs, techniciens et personnels de salle, tous hurlent cette scansion des supporters de l’équipe de foot nationale, à l’avant-veille de leur finale, avant l’ultime coup de poker de la soirée. Un joker impertinent, dans les rangs des trombones, joue son va-tout et commence alors à improviser la chanson « Muchachos », hymne des Argentins lors du Mondial 2022 au Qatar composé par le groupe de rock La Mosca Tsé Tsé, entraînant bientôt une partie de l’orchestre, puis tout le public et des choristes en délire, pétulant comme un lancer en l’air de cartes à jouer. L’immense succès de la soirée en appelait apparemment un autre… mais, du fait de cette surenchère spontanée mais imprudente, la roue de fortune en avait, peut-être, déjà décidé autrement, en contraignant les Argentins à passer la main.

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