FESTIVAL – Composition : musique, théâtre, Wagner et quelques tubes de variété. Posologie : une dose de mise en abyme à consommer sans modération. Effets secondaires observés : sourires persistants, éclats de rire et réflexions existentielles sur les applications de rencontre. Au Festival Off d’Avignon, Philtre d’amour se présente comme un remède aussi surprenant qu’efficace.
Principes actifs : Tristan et Isolde
Tristan et Isolde viennent de boire ce qu’ils croyaient être un poison. Raté : c’était un philtre d’amour. La passion est née, le premier acte s’achève et le rideau tombe. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Pendant l’entracte, les héros quittent la scène pour rejoindre leur loge, sous les yeux du public. Costumes d’époque, pieds fatigués et tasse de thé à la main, les interprètes se retrouvent confrontés à une question bien moins wagnérienne : comment trouver l’amour aujourd’hui ?
Posologie sentimentale
Aurore Bucher, toujours vêtue de sa robe d’Isolde, dont elle se défait peu à peu, reproche à son partenaire son immobilisme sentimental. Face à ce célibataire chronique qui tourne en rond, elle lui crée un profil sur une application de rencontre. S’ensuit une galerie de prétendantes jamais assez convaincantes, ponctuée de références à la pop, au jazz et à la variété en général (Material girl, Barbie girl, I want to break free), auxquelles viennent se mêler discrètement Wagner, Mozart, Gounod ou encore Lully. Un cocktail improbable, relevé d’un humour souvent mordant et de quelques piques politiques.
Prescription wagnérienne
Grâce à une diction exemplaire, Aurore Bucher fait mouche dans les passages parlés. Son sens du rythme et son impassibilité face aux répliques les plus absurdes déclenchent régulièrement les rires dans la salle. Vocalement, la soprano déploie une voix ample et lumineuse, capable de passer du lyrisme wagnérien à des couleurs plus proches de la chanson. Son énergique Hojotoho! de La Walkyrie et son Air des bijoux de Faust comptent parmi les moments les plus réjouissants de la soirée, pour ce qui est du lyrique.
Jérémie Arcache lui donne une réplique convaincante. Son regard expressif et son jeu naturel traduisent avec justesse les hésitations de ce Tristan moderne. Son violoncelle devient le prolongement de ses états d’âme, avec un timbre chaleureux et un jeu élégant. Lorsqu’il chante, il assume pleinement une esthétique plus proche de la variété que de l’opéra (audacieux pour le rôle de Tristan), avec une voix douce et expressive qui sert efficacement le personnage.
Philtre validé par le public
Si la prescription connaît parfois quelques baisses de régime et si certaines séquences gagneraient à être resserrées, les deux artistes maintiennent l’attention grâce à leur complicité et à leur sens du récit. Entre mélancolie amoureuse et autodérision, le spectacle trouve un équilibre séduisant.
La sonnerie retentit finalement dans ce Théâtre dans le Théâtre (du Balcon) : l’entracte touche à sa fin. Tristan et Isolde remontent sur scène pour retrouver leur destin légendaire. Malgré une salle clairsemée à cette heure avancée, les applaudissements nourris témoignent de l’efficacité de ce philtre d’amour. Les artistes en profitent d’ailleurs pour rappeler qu’un autre remède reste indispensable à la création : un financement public de la culture en bonne santé.










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