CINÉ-CONCERT — À l’Opéra de Massy, quelque chose d’étrange flottait dans l’air. Une sensation diffuse, difficile à nommer. Comme si le public savait déjà qu’il allait perdre pied. Ce soir-là, Vertigo (ou Sueurs froides, pour les amateurs de frissons francisés) d’Alfred Hitchcock se rejouait… mais pas tout à fait comme d’habitude.
Une entrée… presque trop parfaite
Sur scène : l’Orchestre national d’Île-de-France, dirigé par Ben Palmer. Dans l’air flottant : la musique troublante de Bernard Herrmann. Et entre les deux, un public pris au piège — consentant, mais piégé quand même.
Dès les premières notes, le thème du générique s’élève. Net. Précis. Presque… trop maîtrisé. L’orchestre joue avec beaucoup d’intensité mais sans tomber dans l’excès ou la caricature. Comme quelqu’un qui vous regarde intensément sans cligner des yeux. On sent que quelque chose se prépare, et que ça ne laissera pas indifférent.
Et le soupçon devient musique
Puis, insidieusement, tout change. Là où l’on attendait de la puissance, l’orchestre choisit la retenue. Là où l’on pensait respirer, il resserre l’étau. Les nuances deviennent plus subtiles. Les motifs passent d’un pupitre à l’autre comme des indices dans une enquête dont personne ne comprend les règles. Les ostinatos murmurent presque — ce qui est bien plus inquiétant que s’ils criaient.
Et les dissonances sont parfaitement maîtrisées. Elles ne heurtent jamais l’oreille et laissent une belle place aux mélodies. Elles s’installent doucement, comme une idée bizarre qu’on n’arrive pas à chasser. On écoute donc, captivé… mais aussi légèrement méfiant. Comme si l’orchestre savait quelque chose que nous ignorons.
Quand la musique tire les ficelles
La partition, fidèle à son intention, ne force jamais l’émotion. Elle suggère, elle contourne, elle observe. Elle agit un peu comme un complice discret : jamais en avant mais toujours efficace.
L’orchestre excelle dans cet exercice délicat. Il disparaît quand il le faut — ce qui est paradoxalement très remarqué — puis revient avec une intensité presque dérangeante. On ressent ainsi les perturbations de l’esprit troublé du personnage de John Ferguson (dit « Scottie ») de plus en plus intensément, ainsi que le mystère qui entoure Madeleine qui devient plus épais.
Une performance… ou un piège parfaitement orchestré ?
Au final, difficile de dire si l’Orchestre national d’Île-de-France et Ben Palmer ont simplement interprété une œuvre… ou s’ils ont minutieusement construit une expérience dont on ne sort pas tout à fait indemne.
Tout est précis, pensé, contrôlé — ce qui rend le propos du film encore plus efficace et troublant.
Mais une chose est sûre : la musique de Bernard Herrmann n’accompagne pas le film. Elle l’observe. Elle l’infiltre. Et parfois… elle semble même nous regarder, nous. Même si l’inquiétude peut nous gagner, on ne peut être qu’admiratif devant une interprétation si brillante… à en donner le vertige !
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