COMPTE-RENDU – On connait Médée comme une sorcière irascible, animée par une jalousie amoureuse démesurée qui la mène au meurtre de ses propres enfants. Ben Duke, metteur en scène britannique, directeur de la compagnie Lost Dog, mitonne à la Scène Nationale de Martigues-Les Salins, le spectacle hybride Ruination en une potion magique qui redonne à l’héroïne grecque les clefs de son destin.
Recette d’une réécriture de mythe : pour ramener à la vie une sorcière dénigrée pendant des siècles, vous aurez besoin…
D’un metteur en scène excentrique aux fourneaux…
Adepte du palimpseste, de la réinterprétation des textes anciens, Ben Duke est un touche à tout formé à la littérature, au théâtre et à la danse. Après avoir dépoussiéré les amoureux shakespeariens Roméo et Juliette, il s’attaque à relire Médée.
D’un regard engagé pour désensorceler…
Afin d’éloigner le mauvais œil, la sorcière est envisagée depuis une perspective contemporaine : elle gagne en force, s’insurge contre la violence des hommes et fait entendre sa voix. Aux Enfers, accusée d’infanticide par son mari Jason, Médée, convoquée à son procès, devra prouver son innocence face au regard partial d’Hadès. L’espace scénique, avec l’incantation théâtrale, se transforme alors en tribune où la sorcière pourra raconter sa version de l’histoire pour ne pas finir sur le bûcher de la postérité.
D’un spectacle à trois têtes qui sortent de la marmite…
Impossible de faire ressusciter une magicienne avec une formule éventée. Pour réinventer son mythe de façon complète, théâtre, danse et musique s’hybrident pour créer un spectacle total.
D’une chorégraphie enivrante…
Le philtre concocté par Ben Duke rassemble des ingrédients surprenants, au cocktail parfois explosif : l’humour et la légèreté s’associent à l’étrange et au funeste. La danse reflète cet oxymore et surprend par son oscillation entre fluidité et convulsion, restreinte et perte de contrôle, rondes oppressantes et pas de deux défiant la gravité.
D’un royaume des morts abracadabrant…
Ben Duke ouvre son grimoire pour réécrire la légende de façon résolument moderne. Toute solennité est écartée : Jason se mue en playboy risible, Hadès est transformé en cynique croque-mort en tutu rose, les morts sont ranimés par des couleurs pétantes et des confettis. Soutra Gilmour, avec sa scénographie, jette un sort aux Enfers et redessine le monde souterrain dans une optique de désacralisation des rites. Seules deux tables d’autopsie et une fontaine à eau devenue source du Léthé signalent que l’action se déroule bien au royaume d’Hadès et non dans une triviale salle d’attente.
Et bien sûr, d’une Médée libérée !
Comment recomposer le mythe de Médée sans l’ingrédient principal : la sorcière elle-même ! Erigée en symbole féministe, Médée fait déjà de son entrée sur scène un moment de résistance. Enfermée dans un linceul en plastique transparent, la sorcière se débat contre un carcan qu’elle doit déchirer pour émerger, symbolisant la vaine lutte qu’elle devra mener pour faire face à la parole des hommes qui veulent la faire chuter. Hannah Shepherd, qui l’incarne, fait la lumière sur la profondeur et la complexité de cette femme diabolisée. Si Médée finira condamnée et choisira de noyer ses souvenirs dans le Léthé, son histoire, grâce à Ruination, ne sombrera pas dans l’oubli.
En donnant à Médée la possibilité de se réapproprier sa légende, Ruination se fait formule magique qui redonne aux femmes leur(s) pouvoir(s) !
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