CONCERT — L’an deux-mil-vingt-six, au 17ème jour de mai, le réfectoire des moines de l’abbaye de Royaumont accueilloit le fort joly Bestiaire médiéval, une réjouissance proposée par l’ensemble Apotropaïk. Au programme : moult instruments et récits des temps jadis à travers force quantité d’animaux symboliques.
Il serait moult ardu de songer plus bel écrin pour semblable événement. Le grand réfectoire des moines, baigné des lueurs des verrières et dominé par l’énorme orgue campé à dextre tel un géant de pierre, offre une acoustique vaste et résonnante qui mêle les timbres comme vin clairet en coupe d’abbaye. Voire un peu trop, par Saint-Denis ! maints mots du récit s’en vont se perdre dans les hauteurs des voûtes, tandis que la harpe gothique de Manon Papasergio s’évanouit parfois comme esprit follet dès que toute la mesnie des musiciens joue de conserve.
Un bien bel et joyeux décor
La scénographie d’Eva Habasque et les dessins d’Atam Rasho semblent échappés d’un manuscrit enluminé copié par un frère ayant quelque peu forcé sur l’hydromel. Grandes tentures peintes et couleurs invraisemblables envahissent le plateau : cieux fuchsia, eaux vertes comme philtre d’alchimiste, bêtes jaunes dignes d’un bestiaire hérétique. Seuls les humains demeurent peints en couleurs crédibles. À bien y songer, le public devient presque l’élément le plus raisonnable de ce Moyen Âge fantasmé.
Mais point de hasard céans : bleu céleste, vert de renaissance, rouge de passion ou de martyre… tout le spectacle joue des symboles médiévaux comme un barde fait de ses rimes. Les musiciens eux-mêmes semblent sortis d’une miniature : chacun porte blouse ou cotte de couleur différente, pareils à une confrérie de ménestrels convoqués à la cour d’un seigneur un peu fantasque.
Oyez donc les trouvères
La représentation débute par un chant à bouche close, telle une invocation monastique venue du fond des âges, avant qu’un premier récit ne pose les bases de cette étrange quête. Car ici, chaque musicien devient tour à tour conteur et trouvère, faisant courir la parole autant que les notes. Les spectateurs trouvent même sur leurs sièges de petites cartes illustrées servant tout à la fois de souvenir et de sauf-conduit pour ce pèlerinage musical, quelle étrangeté !
Quant à l’intrigue… elle est fort simple ma foi : quelqu’un monte à bord d’une nef, des poissons sauvent des gens, puis chacun remercie les abeilles. Voilà tout. Manifestement, les chroniqueurs médiévaux maniaient l’art du récit avec davantage d’audace et d’imagination que les scribes de cette fameuse troupe appelée Nette Flix.
Des ménestrels fort adroits
Clémence Niclas impressionne par une voix claire, souple et bien timbrée, particulièrement à son aise dans les longs mélismes médiévaux serpentant dans l’air comme fumée d’encens. La disposition des instruments et la conduite du son modifient toutefois fortement l’écoute selon la place occupée dans la salle — les deux piliers du réfectoire, massifs comme des tours de forteresse, condamnant certaines zones à une écoute plus hasardeuse.
Louise Bouedo fait chanter sa vièle avec légèreté dans le grave et davantage d’insistance dans l’aigu, tandis que son balancement entre souvent en secrète connivence avec celui du luthiste Clément Stagnol. Ce dernier soutient l’ensemble avec une sobriété toute monacale. Les regards demeurent rivés aux partitions comme des copistes sur leurs manuscrits, et la justesse devient un peu plus aventureuse à la fin du concert : salutaire rappel que les instruments anciens sont parfois aussi capricieux qu’un destrier mal ferré.
Point de bis, mais moult palabre
Point de bis ce soir-là, mais une agréable conversation entre artistes et public, comme un après banquet dans une grande salle seigneuriale. Les applaudissements, chaleureux sans tourner au tournoi triomphal, saluent un spectacle ambitieux, poétique et fort réussi.
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