COMPTE-RENDU — Pour célébrer le centenaire de Turandot (Puccini), l’Opéra Grand Avignon confie à Paco Azorín une production où le riz devient la matière première du regard. Sous la direction de Federico Santi, l’Orchestre national Avignon‑Provence fait circuler une eau musicale continue, dans laquelle Catherine Hunold, Claire Antoine et Mickael Spadaccini poussent comme trois tiges maîtresses.

Une scénographie qui germe et s’étend
Azorín conserve la Chine du livret, mais la tamise à travers un unique motif : les plants de riz. Répandus sur tout le plateau, ils installent un paysage de patience, de cycles et de terre, un champ où la violence du pouvoir tranche comme une faucille. Le païfang rouge se dresse comme un portail solennel au milieu du champ, tandis que le tamtam, posé en lisière de la rizière, attend le geste de Calaf pour troubler l’eau calme et faire basculer le drame. Les costumes mêlant les époques renforcent cette intemporalité, tandis que les dix-huit figurants en situation de handicap deviennent autant de pousses singulières dans un même sol. Seule Turandot, parfois trop ornée, semble produire des feuilles un peu fantasques.

Riz et domination : une terre qui se tend
Dans cette rizière scénique, les tensions montent comme une eau trouble. Les gardes, devenues archères, isolent Turandot dans une pureté stérile et martyrisent le prince de Perse dans une image de Saint Sébastien transpercé. Ping, Pang et Pong sèment d’autres graines amères en rappelant à Calaf la réification des femmes. La direction d’acteurs, précise dans les déplacements, gagnerait cependant à affiner la psychologie des figures principales.

Une récolte inachevée
En s’arrêtant à la mort de Liu, la production coupe la tige avant la floraison finale. Sans le final posthume, le drame reste brut, non transformé. Liu devient la fleur fragile de cette rizière tragique, celle dont la disparition assèche tout.
L’orchestre comme eau vive
Santi dirige avec des flux rapides mais jamais précipités. Les cordes tracent des sillons réguliers, les bois soufflent entre les plants, et le premier violon offre une sensibilité bouleversante. Quelques passages manquent cependant d’ampleur, conséquence probable de la réduction orchestrale, mais l’ensemble demeure cohérent.
Voix enracinées
Catherine Hunold s’élève comme une tige droite, mêlant dureté minérale et fragilité souterraine. Claire Antoine, feuille souple, fait de Liù le cœur humide du champ. Mickael Spadaccini traverse l’opéra avec assurance, même si l’articulation se relâche légèrement dans Nessun dorma. Luciano Batinic fait un Timur sombre et attentif, agissant comme une terre humide qui retient l’eau et la mémoire des drames, laissant affleurer dans sa dernière phrase le vide discret qu’ouvre la mort de Liu. Quant au trio Ping-Pang-Pong (respectivement Vincenzo Nizzardo, Sébastien Droy et Carlos Natale), leur dynamique vocale et scénique ouvre des clairières dans le champ, des espaces où le récit respire sans perdre en intensité.
Une rizière chorale
Le Chœur, préparé par Alan Woodbridge, vibre comme un champ entier animé par un même souffle. La Maîtrise apporte des moments de pure suspension, des voix légères qui se posent comme des lanternes blanches flottant sur l’eau.
Cette Turandot du centenaire pousse sans triomphe final, mais avec une force tragique qui s’enracine durablement dans les applaudissements du public.
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