OPÉRA — Il est 23h, ascension des sommets escarpés, panoramas à couper le souffle, quelques crevasses lugubres et redescente « tout schuss » vers le septième ciel où s’abandonne Mirko… La Montagne noire, le chef d’œuvre d’Augusta Holmès est en boîte.
Oui, mise en boîte, c’est-à-dire enregistrée, dûment captée pour un nouvel opus de la superbe série des livres-disques du Palazzetto Bru Zane. En boîte pour de vrai et pour de faux, car le spectacle était hier mis en scène ; au vrai, un aménagement des contraintes de l’enregistrement pour donner un spectacle complet car Dominique Pitoiset fait “comme si” il s’agissait d’une séance d’enregistrement. La régisseuse plateau donne son top au chef qui rappelle qu’on va “filer acte par acte” en préparation des représentations de la semaine prochaine, avant de céder la parole au ténor léger d’Alexandre Dratwicki en cabine d’enregistrement, qui rappelle quelques règles de la prononciation française : “rouler les r, anticiper les f, fermer les e”… voilà pour le dispositif, didactique et amusant, mais pas vraiment un spectacle.
Pour cela on peut compter sur l’investissement scénique absolu des interprètes : c’est la part qui affleurera dans la gravure, mais qui – fatalement – s’échappe un peu de “la boîte”. Par eux on comprend comment Mirko, guerrier monténégrin, trahit son serment de fraternité avec Aslar, sa mère et sa fiancée, pour l’amour sensuel de la prisonnière ottomane Yamina. Mais, ouvrons la boîte sans tarder et sans crainte, car boîte fabuleuse comme celle de Pandore, elle est remplie à ras-bord de prodiges enchanteurs.

Commençons par les hôtes bordelais : les chœurs, sous la direction de Salvatore Caputo, fortement sollicités par Augusta Holmès, brillent par leur souffle incandescent. Dans l’ample fosse de l’Auditorium de Bordeaux, l’Orchestre national de Bordeaux-Aquitaine donne à entendre à son meilleur : homogénéité des pupitres, qualité du son, précision des articulations, large amplitude des dynamiques… ce que complète la direction admirable de Pierre Dumoussaud. Tout est théâtre et tout est raffiné. Les plans sonores, limpides, s’étagent en filtrant habilement la lumière, du plein soleil stambouliote aux ombres inquiétantes se découpant dans le crépuscule qui tombe sur la montagne. Surtout, Dumoussaud est un puissant conteur, portant la partition touffue et détaillée, en quelques rares instants un peu longue, d’Holmès par-dessus les abysses et jusqu’aux sommets.
Sur ceux-ci on trouve une distribution impeccable : Hélène Carpentier prête sa voix au court rôle d’Héléna. En un duo elle déploie toutes les couleurs de la femme bafouée et digne, dans une ligne ductile et un chant déchirant. Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (Dara) a la voix puissante, longue, homogène et le phrasé racé, à quoi on ajoute une prestance royale, un luxe pour le rôle secondaire de la mère. Guilhem Worms déroule une voix de velours avec autorité pour incarner le Père Sava. Tassis Christoyannis conjugue dans sa voix le métal du poignard et la tendresse de l’amitié pour soutenir le rôle de l’indéfectible compagnon Aslar face au crépuscule de la fraternité. Julien Henric (Mirko) dit, cisèle et souffle les mots, et ce faisant, il chante – on l’oublierait presque, à tort, car sa voix puissante et lumineuse se déploie tout en souplesse. Enfin, Aude Extrémo gravit les sommets d’un rôle hérissé de difficulté en torche vive. Des aigus impérieux aux graves profonds, sa voix se déverse en cataractes sonores sans heurts, puis se fait fleuve calme et enveloppant pour séduire le guerrier.

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Le triomphe de cette soirée est avant tout celui d’Augusta Holmès dont la partition a été injustement oubliée. Les bonnes fées et princes charmants du Palazzetto Bru Zane ont réveillé la belle endormie, l’Opéra national de Bordeaux lui a permis de chanter et Avant-Scène Opéra en a annoncé la bonne parole en réunissant les outils nécessaires à la pérennisation de sa mémoire. Maintenant il faudrait rendre la princesse à son palais… Garnier.

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