DANSE — Au Théâtre du Châtelet, Marion Motin met en scène une humanité qui a faim. Entre opéra urbain, dystopie cinématographique et danse enragée, Les Affamés fascine par la puissance visuelle de sa scénographie autant qu’il étouffe par sa démesure.

Un monde qui a les crocs
La société qu’elle imagine est scindée en deux : les affamés d’en haut voraces qui ont soif de pouvoir et les affamés d’en bas qui crèvent la dalle. Tout le monde finit pourtant par se chasser et se dévorer, car il s’agit bien de cela : de l’entre-dévoration. Un monde cannibale où l’humain devient marchandise, proie ou prédateur. On est loin des néons scintillant du « Paradise » sur la scène, il ne reste qu’une loi : dévorer ou être dévoré.

Dystopie XXL qui claque
Ce qui nous frappe d’abord, c’est la démesure visuelle pour de la danse. La scénographe Camille Dugas construit un univers brutaliste, métallique, saturé de lumières crues presque agressives et de grondements urbains. Les jeux de lumières de Louis Choisy, connu notamment pour avoir imaginé le design des tournées de Bad Bunny à seulement 22 ans, sculptent un décor apocalyptique.

Et les moyens déployés nous surprennent pour une pièce chorégraphique : tapis roulant géant, qui évoque aussi bien le temps qui passe que celui de la caisse de supermarché (sauf qu’ici ce sont des humains qui défilent et non des produits), baignoire fumante, motos lancées sur scène… On pense parfois davantage à un opéra post-apocalyptique qu’à de la danse.
Marion Motin s’est donné les moyens pour composer une machine scénique assez monstrueuse. Le guitariste Adrian Utley et le batteur Clive Deamer de Portishead rejoignent sur scène le rappeur londonien Gaika. Sous la direction musicale de Mika Luna, le trip-hop rencontre le “ghettofuturisme” dans une bande-son tendue, électrique, mais souvent suffocante. Les musiciens comme les treize danseurs et le circassien habitent le plateau comme une meute enragée.
Des corps qui ont la rage
La danse, justement, déborde des cadres habituels du hip-hop. Motin détourne les codes pour privilégier les grands élans, les mouvements bruts, organiques presque instinctifs, qui suivent les pulsations de la musique. Une danse énervée, rageuse qui prend aux tripes. Les corps glissent, rampent, se jettent les uns sur les autres.

Certains gestes reviennent de façon obsessionnelle : les dents qui claquent, les mâchoires qui hurlent, les ongles qui griffent, les poings qui cognent, les têtes qui implorent… Une chorégraphie sur le visage assez surprenante, qui évoque parfois l’iconographie des peintures religieuses avec les ports de têtes et de bras ou les danses rituelles et culturelles.

Mais parfois l’œil sature : trop d’images, trop de symboles, trop de références pop culture, trop de sollicitations visuelles. On finit par s’épuiser, enfin s’ennuyer et le spectacle paraît parfois s’étirer. À vouloir tout dire, Les Affamés perd parfois en netteté et nous fait penser à un brouillon cinématographique.

Même si Les Affamés vacille sous le poids de sa démesure, et ne convainc pas totalement côté danse, difficile de nier sa puissance spectaculaire. Le public du Châtelet lui a réservé une longue standing ovation. On devine déjà certaines séquences devenir virales sur les réseaux sociaux. Et fidèle à son image accessible, Marion Motin a terminé la soirée par un selfie géant avec les spectateurs. Bref, elle a confirmé une fois de plus son talent pour créer des vidéos puissantes ultra populaires.
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