COMPTE-RENDU — À l’occasion du Kunstenfestivaldesarts, le duo Castellucci/Gibbons déploie dans la performance To Carthage then I came, une suite de tableaux vivants et de matières sonores. Surprenante et radicale, l’expérience produit pleinement l’effet attendu, avec un parfum de guerres puniques…
« Il faut détruire Carthage ! » martelait le magistrat romain Caton l’Ancien. Annonciatrices d’un drame, les cloches sonnent, frappées par les cheveux obstinés de têtes qui s’inclinent. Nous sommes en 146 av. J.-C., les Romains sont aux portes de Carthage. Cette dernière devient l’image de la cité détruite, du monde englouti par le feu, de la disparition d’une civilisation entière. Ici, rendez-vous au dernier étage du parking Panorama, situé en plein centre de Bruxelles. De quoi retrouver l’esthétique radicale de Castellucci : le beau renfermé dans le laid, laissant surgir la beauté dans la puissance des gestes.
Où est Hannibal ?
Six performeurs arrivent. Cheveux mouillés, longs, ceintures serrées autour de la taille et air austère. Chacun prend position face à des tubes dorés. Et, dans une inclinaison religieuse de pardon ou de pénitence. On se prosterne, les cheveux frappent, à la force de Samson. On entend des percussions similaires aux tocsins ou aux cloches d’appel à la messe. Cela rappelle un rite religieux, sous la coupole de ce parking bétonné.
On oublie le travail des vieilles pierres qui ont traversé le temps : les ruines de Carthage, c’est bien, mais le béton suffit. Dans cette messe contemporaine, la brume de l’encens est remplacée par des hazers ou des machines à fumée, les cloches deviennent des tubes, des instruments qui sonnent le glas d’une civilisation, la messe funèbre d’un monde porté en prière par six corps profanes. C’est certain, Hannibal, qui jadis franchissait fièrement les Alpes avec ses éléphants, ne viendra pas sauver la ville de Didon !

Saint-Augustin passait par là
« To Carthage then I came », est une citation tirée du poème La Terre Vaine (The Waste Land) de T.S. Eliot. Eliot, qui l’a lui-même empruntée aux Confessions de saint Augustin, dans lesquelles il décrit son arrivée dans la ville où l’attendait « le chaudron des amours honteuses ». Reprenant la description de cette fin de civilisation, Castellucci joue l’annonce d’une façon qui marque et qui résonne.
La combinaison du religieux avec la thématique du corps semble être à la mode. Le rapport au rituel dans un cadre teinté de minimalisme brutaliste et survivaliste est éloquent : au milieu de la violence et de la laideur des espaces contemporains fonctionnels, on fait naître le sublime, on oriente le regard, on façonne de nouveaux rites. Saint-Augustin, lui, médite sur une cité qui n’est décidément plus ce qu’elle était.

Une bande-son punique
Chez Romeo Castellucci, impossible de penser l’image sans le son de Scott Gibbons. Depuis plus de vingt ans, leurs créations avancent comme un seul organisme dramaturgique : Castellucci façonne les visions, les corps et les espaces tandis que Gibbons construit des masses sonores (éléphantesques !) qui frappent physiquement le spectateur, comme les lances des bataillons puniques. Ici, le minimalisme prime en 30 minutes de performance.
Certes, en ressortant, aucun Scipion victorieux ne nous accompagne, mais demeure une vigilance nouvelle aux signes du passé comme du futur.
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