COMPTE-RENDU – Pour ouvrir cette nouvelle édition du KFDA (Kunstenfestivaldesarts), Germaine Kruip présente A Possibility, une œuvre qui transforme le théâtre en une sorte d’organisme de vibration pour l’œil et l’oreille, une machine lente où le regard finit progressivement par perdre sa propre stabilité.
Persistance d’un sujet
Ce choix d’ouverture prolonge l’identité transdisciplinaire du Kunstenfestivaldesarts qui, depuis 1994, défend à Bruxelles des formes hybrides à la croisée du théâtre, de la danse, de la performance et des arts visuels. Dix ans après A Possibility of an Abstraction, présenté lors de l’édition 2016 du festival, Kruip poursuit cette exploration des états perceptifs intermédiaires à travers une œuvre en diptyque (la vue et l’ouïe) située entre installation minimaliste, expérience sensorielle et dispositif hypnotique.
Lorsque la salle bascule dans l’obscurité, une immense forme noire et floue émerge lentement au fond de scène. Rien n’y semble véritablement stable ou défini. Le cercle flotte, vacille, ses contours vibrent avant de se dissoudre dans le noir puis de réapparaître quelques secondes plus tard. La forme paraît respirer, se dilate et se contracte sous l’effet de balayages lumineux. Très vite, le regard cesse de chercher une image claire ou un point fixe et se laisse absorber par ce champ mouvant de vibrations et d’ombres.
La vue 👁️
Avec Possibility, Kruip saisit quelque chose de rarement exploité avec autant de précision au théâtre : l’attention du spectateur constitue une matière malléable. Elle peut être ralentie, désorientée, étirée jusqu’à produire un état proche de la suspension mentale. Aucun récit ne vient structurer l’expérience, l’œil cherche instinctivement un point fixe, une image stable, une hiérarchie visuelle familière. Il ne rencontre qu’un champ vibratoire composé d’ombres diffuses, de halos lumineux et de persistances rétiniennes qui finissent par transformer la perception elle-même en sujet du spectacle et se rapproche de la grande peinture de Rothko.

Peu à peu, le spectateur ne distingue plus clairement ce qui relève de la scène ou de sa propre perception. C’est dans cette instabilité que l’œuvre trouve sa force : par ses impulsions lumineuses répétitives. A Possibility instaure ainsi une forme de suspension mentale proche de la méditation, tout en conservant une opacité technique qui nourrit durablement la fascination.
L’ouïe 👂
Peu à peu, une percussionniste apparaît autour d’un long tube métallique suspendu, semblable à un immense katana. Un premier coup résonne dans l’espace puis quatre autres percussionnistes rejoignent progressivement l’ensemble. Conçues avec le fabricant allemand Thein Brass, ces sculptures sonores oscillent entre instrument cérémoniel et installation minimaliste. Les vibrations métalliques se croisent tandis que les tubes montent et descendent lentement, faisant résonner tout le théâtre comme une vaste caisse acoustique. La scène devient alors un véritable dispositif perceptif. Puis, soudainement, l’arrière-scène se dévoile : le rideau se soulève sur les coulisses, leurs câbles, leurs structures techniques et leurs objets laissés en attente. Loin de rompre l’illusion, cette ouverture donne au contraire l’impression que le théâtre déborde enfin de son propre cadre et révèle la machinerie silencieuse qui soutenait l’expérience depuis le début.

Esprit du zazen
Le plus frappant réside peut-être dans la confiance que Germaine Kruip accorde au spectateur. Rien n’est expliqué ni illustré. L’œuvre accepte le flottement, l’indécision et même une forme de vide qui tient davantage de la méditation que de l’ennui. C’est précisément dans cette suspension que surgit un espace mental devenu rare. Face à la saturation contemporaine des images et des stimuli, A Possibility propose moins un récit qu’une expérience de l’attention et de la disponibilité perceptive.

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