COMPTE-RENDU — À l’Opéra Nice Côte d’Azur, La Traviata mise en scène par Silvia Paoli, réunit un trio vocal dont le sommet, tel un lys blanc, est la soprano Kathryn Lewek en Violetta.
L’envers du décor floral
Le spectacle commence sur une Violetta – sa double chorégraphique – aux pétales étirés, telle une fleur coupée privée de sa racine et placée dans un soliflore. Face à elle, se tiennent, en haie serrée, des hommes aux fracs et hauts-de-forme au noir Belle-Époque : uniformité de ton à la Manet.

La métaphore florale, propre au livret inspiré de La Dame aux Camélias, est organiquement intégrée au spectacle. À l’inverse, la critique masculiniste et sociale vient étouffer le déroulement dramatique, comme un bosquet trop touffu. Elle s’appuie sur la symbolique des costumes soignés de Valeria Donata Bettella, avec force tutus chez les messieurs, moustaches chez les dames, tout un monde épanoui en corolle de fleurs androgynes.

Des danseurs travestis selon une inversion carnavalesque genrée systématique tournoient comme des tournesols désaxés (chorégraphies d’Emanuele Rosa), tandis que Germont Père se permet des gestes d’harceleur, lierre grimpant enserrant Violetta : avec Paoli, la phtisie est phallocratie.

Le décor de Lisetta Buccellato restitue la fragilité de fleur des champs du personnage avec ses panneaux artificiels et ses théâtres en abyme. La scène empile, remplit et vide tour à tour des pots de fleurs. Ils ont la transparence laiteuse du baccarat dans les scènes de solitude ou le multicolore du plastique – parfois détonnant – dans celles où s’affairent une petite équipe de domestiques aux allures chapeautées style Orange Mécanique.

Violetta, plutôt qu’une fleur artificielle ou une plante verte, semble vouloir toujours bourgeonner, pousser, même sous la lumière factice ou l’ombre masculine (Fiammetta Baldiserri). La composition qu’en donne Kathryn Lewek est pleine de vibrante retenue, comme si la sève était toujours prête à monter, même dans l’éternel printemps de la mort – saisissante scène finale. Ses pianissimi filés ont le duvet d’une poudre d’aile de papillon, voletant autour d’elle.

Je t’aime à la folie, pas du tout
Ses aigus, dans les moments de liberté, explosent avec des coloratures piquées, tout une technique de gorge digne d’une plante tubéreuse fortement enracinée pour mieux s’élever en clématite. Dans sa jardinière de grès, Julien Behr, à l’émission nasale et au timbre patiné, fait pousser solidement son Alfredo sur la terre riche et corsée de ses ancêtres. Jean-Sébastien Bou est un Germont Père à la vigueur de métal ainsi qu’à la noirceur de timbre d’un sécateur affuté par l’usage. Le tranchant est fin, la violence policée. Ils rangent en coulisse leurs outils, deux voix off, tandis que se fane définitivement Violetta.

Andrea Sanguineti dirige à l’intermédiaire de la fosse et du plateau moins avec une baguette qu’avec un immense pistil. Tout repose sur la respiration, la découpe du silence chez ce jardinier sonore qui prend soin d’aérer ses parterres. En fosse, les cordes graves apportent leur humus wagnérien, les cordes aiguës leur écorce solaire, la clarinette et le hautbois leur timbre de liseron entrelacé à Violetta.
Le Chœur de l’Opéra de Nice, préparé par Giulio Magnanini – dont on annonce le départ à Gênes après trente-deux ans d’enracinement à Nice – a la douceur d’un nuage de pollen, déposant leur vocalité féconde sur Violetta, comme la pesanteur d’une atmosphère asphyxiante, fixant leurs regards voyeurs sur sa beauté dévoyée. Leurs corps se balancent, coquelicots sous le vent, dans un cancan rêveur ou endiablé.
Chez Silvia Paoli, les femmes fleurissent et se fanent trop vite sous le soleil implacable du regard collectif. Verdi se voit promu botaniste dont l’œuvre, composée comme une couronne mariale puis funéraire, vient cueillir le public niçois.
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