COMPTE-RENDU – L’Opéra de Lyon en coproduction avec le Teatro Arriaga Antzokia de Bilbao propose la version réorchestrée par Philippe Boesmans de « L’incoronazione di Poppea » de Claudio Monteverdi et Giovanni Francesco Busenello, dans la vision très personnelle de Tatjana Gürbaca.
Certes cet opéra est un peu hors doxa en 1642, portant à la scène l’entreprise réussie d’un souverain qui, pour légitimer celle qu’il aime, se débarrasse de son épouse légitime (déconcertant, et même un peu limite selon les usages du temps mais qui témoigne de la liberté de pensée qui règne alors à Venise, en fréquents désaccords avec la Rome Catholique).

L’enjeu d’ainsi déconcerter est aussi de reconcentrer le public, de le faire se concerter et converger vers des des théâtres devenus publics (où pour durer il faut plaire à ceux qui paient). En ce soir le public de l’Opéra de Lyon se voit présentée la version réorchestrée par le compositeur Philippe Boesmans, avec un resserrement de l’action, et la disparition d’une ribambelle de personnages, plus ou moins importants. La musique résultante est respectueuse de celle initiale de Monteverdi, avec une dimension orchestrale plus dense, et, dans les moments rapides, l’utilisation de maintes percussions variées, qui crépitent comme des étincelles et sont du plus bel effet, sous la direction toujours attentive et soignée de Simon-Pierre Bestion à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon.

A priori, tous les personnages sont gris, même Octavie, l’impératrice bafouée, ou Othon, l’amant éconduit, qui sont capables de meurtre. Mais ici la metteuse en scène Tatjana Gürbaca pousse les actions et les personnages à un paroxysme déconcertant. Sénèque, par exemple, qui incarne la posture stoïque de la vertu inoxydable et incorruptible, est mis sous l’emprise érotique de Néron qui le domine et le promène en laisse comme un chien… Iurii Iushkevich ne démérite pas vocalement, mais il incarne scéniquement un Empereur sans envergure, une sorte d’adolescent détestable, pervers et dépravé, devant une Poppée hyper féminine et très dominatrice, joliment incarnée par la soprano flamboyante de perversité Giulia Scopelliti.

Ici tout le monde flirte avec tout le monde, tout le monde se frôle, se touche, se caresse, se frotte, se vautre, et, hormis Octavie, tout le monde est hyper érotisé, dans une indifférenciation de genre. Le désir prend le pas sur l’amour, et les pulsions triomphent, jusqu’à la folie, aux abords d’une possible vision désespérée du monde et des humains.

La scénographie simple de Marc Weeger offre quelques belles images cependant, sur ce grand plateau noir recouvert aux murs d’une multitude de projecteurs : au centre de la scène, un mur grêlé de trous où passent parfois des lumières est érigé au milieu d’une micro scène tournante, permettant l’enchaînement des tableaux, et éclairé subtilement par Mathieu Cabanes, le tout dans les costumes de Dinah Ehm, entre baroque et burlesque.
Le résultat est avant tout concertant grâce au travail concerté des artistes du Lyon Opéra Studio, avec une Octavie magistralement composée par la mezzo soprano Jenny Anne Flory, à la voix ample et majestueuse, tragique et émouvante. La basse Hugo Santos propose un Sénèque élégant et frappant, tant scéniquement que vocalement, et Fillip Varick, un ténor luxueux avec sa voix sonore et virile, qu’il sait moduler pour incarner une Arnalta cupide à souhait.
Pas de quoi déconcerter le public, qui salue avec chaleur.

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