AccueilA la UneLouise au Festival d'Aix : lyrisme élément-terre

Louise au Festival d’Aix : lyrisme élément-terre

FESTIVAL – Au Théâtre de l’Archevêché d’Aix-en-Provence, Louise de Gustave Charpentier trouve une résonance inédite dans la mise en scène épurée de Christof Loy, la direction sensorielle de Giacomo Sagripanti et la voix aérienne d’Elsa Dreisig, depuis l’opéra-ouvrier jusqu’à l’opéra-liberté.

Du timbre des voix aux textures orchestrales, tout respire dans cet opéra, selon les lois élémentaires de la nature : air libre, terre enracinée, eau fuyante et feu contenu sous la braise. Chaque force musicale – voix, orchestre, chœur – vient stagner dans les eaux sombres du silence ou s’agiter à la faveur d’un souffle permanent, qui définit la courbe dramatique de cet opéra-roman, opéra-élément, opéra-délivrant.

Le miroir de l’invisible

À la mise en scène, Christof Loy efface les murs de Montmartre pour révéler ceux, invisibles, du for intérieur des personnages. La scène est un « non-lieu », un hall de gare, une salle d’attente d’hôpital, dans laquelle chacun ignore son voisin, malgré la co-présence ; une salle des pas perdus, habitée par les tensions des personnages, leurs retenues, leurs surgissements, leurs sidérations. Une dramaturgie du silence prend corps dans une salle où tout se voit et se donne à voir.

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Dans l’extimité clinique de la scène, aux tons verdâtres et saumâtres, se croisent des plans horizontaux (bancs) ou verticaux (fenêtres). La pièce est éclairée par des néons ou par la lumière de Paris, ainsi représentée, à l’abri de toute tentation pittoresque, folklorique ou émeutière. Le Paris évoqué, comme un « lieu de force et de lumière », contraste avec le non-lieu initial et explore les thèmes du droit de chacun à la liberté et à l’amour.

Le décor, vide, est un miroir sonore tendu à la voix. L’épure souligne les contrastes vocaux, révèle la matière vocale propre des quatre personnages principaux. Ils interagissent fugacement avec une troupe de personnages secondaires, tous excellents vocalement et scéniquement, qui les suivent comme une queue de comète, une immense traîne de robe de mariée.

Le quatuor des éléments

Dans cette scène urbaine, vient paradoxalement s’exprimer l’essence matérielle des éléments – air, eau, terre, feu – propre à chaque protagoniste. Sous la direction de Giacomo Sagripanti, les voix sont pensées, en osmose avec l’orchestre, comme de la matière, du mouvement, de l’énergie : incarnations matérielles du drame.

Insaisissable et libre, diaphane et vibrante, la Louise d’Elsa Dreisig incarne l’air. Sa voix plane, fluide et limpide, comme un souffle d’ombre claire. Sa quête de liberté infuse plus qu’elle ne diffuse. Son timbre d’opale blanche, conjugue délicatesse et fermeté. Sa vocalité définit un parcours émotionnel et d’affranchissement des figures parentales oppressantes.

Le Julien d’Adam Smith incarne l’eau, source souterraine de mousse et d’ombre, fluide et émotionnelle. Son port est souple, mouvant, sur le plateau. Sa voix naturelle, au timbre de quartz fumé, se patine et force de moins en moins, avec l’avancée du drame. Il accueille l’épouse plus qu’il ne la conquiert, de même que son timbre épouse celui de Louise sans jamais lui faire d’ombre.

La Mère, en Sophie Koch, incarne la terre, dense et enracinée, pierre volcanique sous tension. Sa voix aux couleurs de résines anciennes, tapissant les sous-bois, accompagne son dessein : martyriser, retenir, contraindre, enrayer le mouvement naturel de l’amour chez sa fille. Dans cette argile rugueuse, cette pâte à modeler, Louise étouffe.

Le Père, en Nicolas Courjal, incarne le feu couvé. Son jeu et sa voix profondément généreuse de basse grave et poreuse se tiennent sous la cendre, avant d’exploser sous les coups de boutoir de ses blessures ravivées. Son timbre d’obsidienne et sa projection de basalte le consument.

Les arômes de l’orchestre

De la fosse s’échappe un arôme envoûtant et capiteux, qui mêle ses essences au quatuor d’éléments. L’écriture de Charpentier, fluide et sans emphase, trouve en Giacomo Sagripanti un chef-orchestre à la sensibilité de parfumeur. Son geste respire, inhale et diffuse des atmosphères plus qu’il ne révèle sa force motrice.

L’Orchestre de l’Opéra de Lyon tisse ses atmosphères diaphanes comme ses orages électriques. Chaque instrument, des bois légers aux cuivres retenus en passant par les percussions militaires, participe à une respiration commune. Dans cette musique écrite par strates, tout est toujours en circulation, rien ne se donne en bloc.

Le Chœur de l’Opéra de Lyon, contaminé par cette écriture de la singularité, sonne même de manière chambriste. Discret, il agit souvent en coulisse, en soubassement, et incarne la rumeur du monde, sa viralité, sa capillarité.

Cette Louise définit un écosystème, dans lequel les éléments, les forces affectives, s’équilibrent, s’érodent ou se confrontent. Louise s’émancipe en devenant insaisissable, un souffle qui s’échappe et rejoint la ville-lumière. C’est dans le choix de l’écoute et de la lenteur que réside la modernité poignante de cette lecture.

Retrouvez également toutes les retransmissions audio-visuelles du Festival d'Aix-en-Provence sur cette page Ôlyrix
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1 COMMENTAIRE

  1. Autant la Calisto transportée chez Choderlos de Laclos est une réussite, autant la mise en scène de Louise , dont l’argument m’avait a priori séduit, est totalement illisible, à peine sauvée par des artistes brillantissimes…

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